[SIXIÈME CONFÉRENCE]

la «nouvelle héloïse»

Ceux qui veulent absolument ramener à une seule et même théorie tous les livres de Rousseau, nous assurent que le sens de la Nouvelle Héloïse est celui-ci: «Si nous ne pouvons revenir à l'état de nature, corrompu par la société, chacun de nous peut, même dans l'état actuel de la civilisation, refaire en lui l'homme naturel.» Et ils pensent que Rousseau devait forcément, après le Discours sur l'inégalité et la Lettre sur les spectacles, écrire la Nouvelle Héloïse, comme il devait nécessairement écrire ensuite l'Émile et le Contrat social.

Je le veux bien, mais je n'en suis pas sûr. Il me semble (et nous l'avons vu jusqu'ici) que les livres de Rousseau ne découlent point d'un même système préconçu (quoi qu'il en dise, après coup, dans ses Dialogues), mais qu'ils sont tous des œuvres de circonstances, j'entends des circonstances de sa vie individuelle. Le même tempérament, la même espèce de sensibilité et, en général, les mêmes sentiments et les mêmes rêves se retrouvent bien, plus ou moins, dans tous ses ouvrages; cela était inévitable. Ses livres sortent de la même source profonde et trouble: mais je ne vois pas bien qu'ils s'engendrent logiquement l'un l'autre. (Je reviendrai là-dessus dans mes conclusions.)

Voyons comment est née Julie ou la Nouvelle Héloïse. Il nous le raconte au livre IX des Confessions, abondamment et un peu confusément.

C'était au mois de juin. Il était à l'Ermitage. Il faisait de longues promenades dans les bois. Il rêvait. Il lui semblait, dit-il, que «la destinée lui devait quelque chose qu'elle ne lui avait pas donné». Quoi? L'amitié et l'amour, surtout l'amour. «Comment se pouvait-il qu'avec des sens si combustibles, avec un cœur tout pétri d'amour, je n'eusse pas du moins une fois brûlé de sa flamme pour un objet déterminé?» Il revoyait toutes les femmes qui lui avaient donné de l'émotion dans sa jeunesse, «mademoiselle Galley, mademoiselle de Graffenried, mademoiselle de Breil, madame Basile, madame de Larnage, mes jolies écolières, et jusqu'à la piquante Zulietta». (Il oublie carrément madame de Warens.)

Hélas! il a beau évoquer tous ses souvenirs d'amour. Cela est assez maigre, et il le sait bien. Ces aventures ont à peine été des ébauches. Il n'y a qu'avec la facile madame de Larnage, qui avait tant de bonne volonté... Mais ce n'a guère été qu'une rencontre d'auberge.—«J'ai passé ma vie, dit-il quelque part, à convoiter et à me taire auprès des personnes que j'aimais le plus.» Oh! avoir enfin un bel amour! Mais Jean-Jacques a quarante-cinq ans; il est trop tard; et puis il ne voudrait pas faire de peine à Thérèse.

Alors, dit-il, l'impossibilité d'atteindre aux êtres réels me jeta dans le pays des chimères; et ne voyant rien d'existant qui fût digne de mon délire, je le nourris dans un monde idéal, que mon imagination créatrice eut bientôt peuplé d'êtres selon mon cœur... J'imaginai deux amies... Je fis l'une brune et l'autre blonde, l'une vive et l'autre douce, l'une sage et l'autre faible, mais d'une si touchante faiblesse que la vertu semblait y gagner. (Parbleu!) Je donnai à l'une des deux un amant dont l'autre fut la tendre amie, et même quelque chose de plus... Épris de mes deux charmants modèles, je m'identifiais avec l'amant et l'ami le plus qu'il m'était possible; mais je le fis aimable et jeune, en lui donnant au surplus les vertus et les défauts que je me sentais.

Après quoi il leur cherche un séjour, songe pour eux aux Iles Borromées, et finalement les place à Vevey, au bord de son cher lac. Il se mit alors, dit-il, à écrire au hasard, rien que pour «donner l'essor au désir d'aimer qu'il n'avait pu satisfaire et dont il se sentait dévoré». Il assure que les deux premières parties de Julie ont été écrites de cette manière, «sans qu'il eût aucun plan bien formé, et même sans prévoir qu'un jour il serait tenté d'en faire un ouvrage en règle».