Il considère si peu son roman commencé comme un développement ou une application de sa doctrine, qu'il le regarde, au contraire, comme une sorte de démenti à son rôle public:
Après les principes sévères que je venais d'établir avec tant de fracas,... après tant d'invectives mordantes contre les livres efféminés qui respiraient l'amour et la mollesse, pouvait-on rien imaginer de plus inattendu, de plus choquant que de me voir tout à coup m'inscrire parmi les auteurs de ces livres que j'avais si durement censurés? Je sentais cette inconséquence dans toute sa force.
Cela paraît bien prouver que Rousseau n'avait d'abord conçu que les deux premières parties de Julie, qu'il ne les avait conçues que comme un roman d'amour, et que les intentions moralisatrices ne lui vinrent qu'après coup.
En attendant il revoit à la Chevrette, puis à l'Ermitage, madame d'Houdetot. Immédiatement son idéal se concrète en elle. Il se figure Julie sous ses traits. Quelle occasion de s'essayer à ces sentiments exaltés qu'il veut exprimer dans son livre! Dans leurs rendez-vous mystérieux, dans leurs conversations brûlantes (du moins de sa part à lui) tandis que madame d'Houdetot s'amuse et qu'elle se distrait de l'absence de Saint-Lambert, Jean-Jacques, en réalité, travaille à son roman. Et cela explique qu'il se soit si vite consolé de l'échec de cette grande passion. Ce n'était que de la littérature.
Cependant, ce qu'il a écrit jusqu'ici de la Julie, au hasard et sans suite, ne fait même pas une histoire. Mais, «à force, nous dit-il, de tourner et retourner mes rêveries dans ma tête, j'en formai enfin l'espèce de plan dont on a vu l'exécution». Et alors il nous dit qu'il se propose, dans son roman, deux objets. Le premier, c'est de montrer à un siècle corrompu, en se mettant à sa portée, qu'on peut se relever d'une chute, et que même une erreur d'un moment peut être la source d'actes sublimes. «Si Julie eut été toujours sage, dira-t-il dans sa Seconde Préface, elle instruirait beaucoup moins, car à qui servirait-elle de modèle?»—Et son second objet, c'est de rapprocher les croyants et les athées dans une estime réciproque; d'apprendre à ceux-ci qu'on peut croire en Dieu sans être hypocrite, et aux croyants qu'on peut être incrédule sans être un coquin. Julie dévote est une leçon pour les philosophes, et Wolmar athée en est une pour les intolérants.—Le reste, et notamment le rappel à la vie simple, à la vie rurale et familiale, et à la pureté du foyer domestique, ne serait donc venu que subsidiairement.
Voilà ce que dit Rousseau au livre IX des Confessions. Cela est plausible. Mais je crois que le roman de Julie s'est formé dans son esprit plus simplement encore.
Tout ce que je retiendrai de son récit, c'est qu'il a conçu Julie au printemps, parmi les fleurs et les arbres, pendant des mois de rêverie et d'exaltation sentimentale, et que c'est avant tout son propre roman qu'il a rêvé.
Dans ces promenades à travers bois, il se souvient de sa jeunesse vagabonde, qui se transfigure à ses yeux. Or, un des rêves qu'il avait fait le plus souvent dans ce temps-là,—et qu'il a réalisé avec madame d'Houdetot tant bien que mal, et trop tard, à quarante-cinq ans,—c'est d'être aimé d'une belle aristocrate. Évadé de Genève, errant par la Savoie et le Piémont, il ne pouvait presque rencontrer un château dans la campagne sans faire ce rêve:
J'entrais avec sécurité dans le vaste monde... Mon mérite allait le remplir... En me montrant j'allais occuper de moi l'univers... Mais il ne me fallait pas tant... Un seul château bornait mon ambition: favori du seigneur et de la dame, amant de la demoiselle, ami du père et protecteur des voisins, j'étais content; il ne m'en fallait pas davantage.
Un peu plus tard, à Turin: