Mon hôtesse me dit qu'elle m'avait trouvé une place et qu'une dame de condition voulait me voir. A ce mot je me crus tout de bon dans les hautes aventures, car j'en revenais toujours là.
Mais surtout il se souvient de mademoiselle de Breil, chez les Gouvon, où il était laquais:
Mademoiselle de Breil était une jeune personne à peu près de mon âge, bien faite, assez grande, très blanche, avec des cheveux très noirs et, quoique brune, portant sur son visage cet air de douceur des blondes auquel mon cœur n'a jamais résisté. L'habit de cour, si favorable aux jeunes personnes, marquait sa jolie taille, dégageait sa poitrine et ses épaules, et rendait son teint encore plus éblouissant par le deuil qu'elle portait alors. On dira que ce n'est pas à un domestique de s'apercevoir de ces choses-là (phrase pénible)... A table, j'étais attentif à chercher l'occasion de me faire valoir. Si son laquais quittait un moment sa chaise, à l'instant on m'y voyait établi: hors de là, je me tenais vis-à-vis d'elle, je cherchais dans ses yeux ce qu'elle allait demander, j'épiais le moment de changer son assiette. Que n'aurais-je point fait pour qu'elle daignât m'ordonner quelque chose, me regarder, me dire un seul mot! Mais point; j'avais la mortification d'être nul pour elle; elle ne s'apercevait pas même que j'étais là.
Une fois pourtant, et une autre fois encore, il attire son attention, et dans des conditions flatteuses pour lui: «Elle jeta les yeux sur moi. Ce coup d'œil, qui fut court, ne laissa pas de me transporter.» Et la seconde fois:
Ce moment fut court, mais délicieux, à tous égards... Quelques minutes après, mademoiselle de Breil, levant derechef les yeux sur moi, me pria, d'un ton de voix aussi timide qu'affable, de lui donner à boire. On juge que je ne la fis pas attendre; mais en approchant, je fus saisi d'un tel tremblement qu'ayant trop rempli le verre, je répandis une partie de l'eau sur l'assiette et même sur elle. Son frère me demanda étourdiment pourquoi je tremblais si fort. Cette question ne servit pas à me rassurer, et mademoiselle de Breil rougit jusqu'au blanc des yeux.
Ruy Blas... c'est bien Ruy Blas, Ruy Blas sous son vrai nom, dans sa première condition et non encore déguisé en don César... Mais sans doute la mère avait remarqué quelque chose et elle parla à la petite. Jean-Jacques eut beau, ensuite, s'attarder quand il pouvait dans l'antichambre de madame de Breil: il n'obtint plus une seule marque d'attention de la part de la fille. Même, deux fois, madame de Breil lui demanda d'un ton fort sec «s'il n'avait rien à faire»—«Il fallut, dit-il, renoncer à cette chère antichambre.» Et il conclut: «Ici finit le roman.»
Eh bien, il me paraît clair que les deux premières parties de la Nouvelle Héloïse, c'est l'achèvement de ce roman, du roman de toute sa jeunesse, et que ce n'est pas autre chose, et qu'il le conçoit et même l'écrit d'abord, pour son plaisir, et sans s'inquiéter de la suite.
Il faut que Jean-Jacques soit aimé de ce qu'il appelle dans les Confessions la «demoiselle du château»; et il faut qu'il la possède. Après, on verra. Et voici comment cela s'arrange dans sa tête.
Personnages: lui, Jean-Jacques, sous le nom de Saint-Preux; Julie d'Étanges; le baron d'Étanges son père, gentilhomme plein de préjugés (cela est impliqué par la donnée même de l'histoire); la baronne d'Étanges, mère indolente et effacée (pour faciliter et expliquer certains faits). Enfin, comme personnages accessoires: la piquante Claire, en contraste avec la tendre Julie; l'énergique et froid lord Édouard, en contraste avec le faible et ardent Saint-Preux.—Cadre: le paysage que Jean-Jacques aime et connaît le mieux: les bords du lac Léman.
Le roman sera par lettres, pour plus de commodité, pour que l'auteur y puisse déborder à son gré, et parce que la forme oratoire ou lyrique (discours ou effusions) est celle qui lui est le plus naturelle. Le roman procédera un peu de la Clarisse Harlowe de Richardson, et un peu, très peu, de la Marianne de Marivaux. Ajoutez, si vous voulez, de vagues et très indirects souvenirs des romans du XVIIe siècle qu'il lisait, enfant, avec son père.