Mais, pour que la séduction de Julie soit plus vraisemblable, l'auteur prête à Saint-Preux une condition sociale un peu plus relevée que n'était celle de Jean-Jacques à Turin. Saint-Preux est un jeune bourgeois, d'état civil incertain,—instruit, intelligent,—d'ailleurs seul au monde, comme Ruy Blas, Didier et leurs frères romantiques; plébéien juste assez pour que le préjugé social s'oppose à ce qu'il épouse Julie.—D'autre part, Julie a été élevée par une servante qui était une commère assez cynique.—En l'absence du baron, la baronne d'Étanges, étrangement imprudente, a prié Saint-Preux de donner des leçons à Julie. Saint-Preux à vingt ans, Julie en a dix-huit. On prévoit ce qui arrivera.

Cela ne tarde pas beaucoup. Après quelques lettres fort longues et une résistance assez courte, Julie, avec la complicité de son amie la piquante Claire, va retrouver, un soir, Saint-Preux dans un bosquet, lui applique un baiser sur la bouche, et s'enfuit. Après quoi (et ici je copie simplement les titres de quelques chapitres) «elle exige que son amant s'absente pour un temps, et lui fait tenir de l'argent pour aller dans sa patrie vaquer à ses affaires.—L'amant obéit, et, par un motif de fierté lui renvoie son argent.—Indignation de Julie sur le refus de son amant. Elle lui fait tenir le double de la première somme.—Son amant reçoit la somme, et part.» Eh bien, quoi? Les arguments de Julie sont fort persuasifs, je vous assure; et puis, Jean-Jacques n'a-t-il pas été jadis, sans nul embarras, l'obligé de madame de Warens?... Et pourquoi soulève-t-il ici cette question inattendue sinon parce qu'il se souvient?...

Pendant l'absence de Saint-Preux, le baron d'Étanges revient à la maison. On lui parle des mérites de Saint-Preux. Il déclare à ce propos qu'il ne donnera jamais sa fille à un roturier, mais qu'il veut la marier à un gentilhomme de ses amis. Julie tombe malade, rappelle secrètement Saint-Preux, et «elle perd son innocence».

Elle donne un second rendez-vous à son amant. Mais elle le remet ensuite et oblige Saint-Preux à s'absenter deux jours pour une bonne action qu'il serait inutile de vous expliquer. Le ciel les récompense d'ailleurs de ce sacrifice, car l'absence de Saint-Preux les sauve d'un grave péril.

Et Julie à son tour le récompense de sa vertu par un rendez-vous nocturne et tout à fait sérieux. Je passe quelques épisodes.—Puis Julie est enceinte, puis elle fait une fausse couche, tout cela secrètement.—Puis, mylord Édouard, l'ami de Saint-Preux, ayant conseillé au père de Julie de la marier avec son maître d'étude, le baron fait une scène terrible à sa femme et à sa fille; et la subtile Claire parvient à faire filer Saint-Preux, qui se rend à Paris. Julie, auparavant, lui a juré que sans doute elle ne l'épouserait pas sans le consentement de son père, mais qu'elle ne sera jamais à un autre sans le consentement de Saint-Preux.

Et voilà le roman,—tant refait depuis,—du maître d'étude et de la jeune noble. Je n'en ai retenu que les faits essentiels: car, dans cette surabondante Julie qui contient douze cents pages, il n'y en a pas quatre cents qui se rapportent à l' «histoire» elle-même; et je viens de vous en analyser le premier tiers.

Ce premier tiers est, de beaucoup, le plus ennuyeux (sauf les digressions: le voyage de Saint-Preux dans le Valais et les lettres qu'il envoie de Paris).—Et pourtant c'est probablement la partie de son livre que Rousseau a écrite avec le plus de fièvre. C'est de ce premier volume de l'Héloïse que madame d'Épinay a dit dans ses Mémoires: «Après le dîner nous avons lu les cahiers de Rousseau. Je ne sais si j'étais mal disposée, mais je ne suis pas contente. C'est écrit à merveille, mais cela est trop fait et me paraît sans vérité et sans chaleur. Les personnages ne disent pas un mot de ce qu'ils doivent dire. C'est toujours l'auteur qui parle.» Et madame du Deffand pensait à peu près de même, et madame de Choiseul, et même Diderot (alors encore ami de Jean-Jacques). Dans toute l'œuvre de Rousseau ce volume est, avec certains chapitres de l'Émile, celui sur lequel il est le plus facile de s'égayer. L'excitation y est purement verbale. On y remarque trois choses déplaisantes (au moins): l'abus du mot de vertu et l'équivoque continuelle sur ce mot; l'indélicatesse des sentiments; l'avènement définitif du style déplorable des «hommes sensibles».

1º Il est inouï qu'un garçon et une fille qui font ce que font Saint-Preux et Julie, et qui ne pensent qu'à ça, parlent de vertu à ce point.—Ils disent quelque part que, pour avoir eu une défaillance, ils n'en sont pas moins vertueux sur le reste et n'ont pas perdu pour cela le droit d'aimer la vertu. Évidemment: mais leur faute n'est pas seulement une faiblesse de la chair, à quoi nous pourrions être indulgents; elle se complique d'un assez lâche abus de confiance, Saint-Preux étant le précepteur de Julie: et c'est ce dont ils n'ont pas l'air de se douter. Cela rend plus fâcheuses encore leurs éternelles invocations à la vertu et leur donne un air, soit d'hypocrisie, soit d'inconscience, également regrettable... Oui, c'est vraiment désobligeant, cette manière de fourrer la vertu où elle n'a que faire. C'est chose de Rousseau et du XVIIIe siècle. Rien de semblable au XVIIe siècle, ni dans l'antiquité.

En somme, c'est toujours la grande équivoque de toute la vie de Rousseau, équivoque que j'ai déjà signalée. Saint-Preux et Julie se croient vertueux parce qu'ils «adorent» la vertu et qu'ils se sentent un bon cœur. Ils sont bien à l'image de leur père: de beaux sentiments, de beaux discours, et une vilaine vie (du moins jusqu'à quarante ans).

2º En second lieu, Julie manque étrangement de délicatesse morale. Elle paraît d'abord beaucoup trop informée de ce qu'elle va faire; elle appelle trop les choses par leur nom. Elle dit lourdement: «Ma vertu,... mon innocence,... mon déshonneur...» Elle parle de ses «désirs» vaincus, des «plaisirs du vice». Elle dit à Saint-Preux (avant la chute): «Tâche, cher ami, de calmer l'ivresse des vains désirs.» Elle dit, en parlant de sa virginité: «Nous autres jeunes filles, nous nous trouvons dès le premier âge chargées d'un si dangereux dépôt!...» Il n'est pas non plus délicieux de la voir écrire à son amant en lui donnant rendez-vous dans un chalet: «Oh! la nature!... C'est là qu'on n'est que sous ses auspices et qu'on peut n'écouter que ses lois». Et il est moins délicieux encore de l'entendre disserter avec Saint-Preux sur certaines erreurs des sens: