Je me souviens des réflexions que nous faisions, en lisant ton Plutarque, sur un goût dépravé qui outrage la nature. Quand ces tristes plaisirs n'auraient que de n'être pas partagés, c'en serait assez, disions-nous, pour les rendre insipides et méprisables... Malheureux! de quoi jouis-tu quand tu es seul à jouir! Ces voluptés solitaires sont des voluptés mortes.
Cela est vraiment extraordinaire sous la plume d'une jeune fille de dix-huit ans![13]
Mais là encore elle est bien à l'image de son père. L'impudeur de Julie nous fait ressouvenir que celui qui la fait parler n'est venu qu'après de longues souillures à l'amour normal et qu'il l'a connu pour la première fois dans des conditions tranquillement cyniques et avec une femme pour qui l'amour n'était qu'un geste comme un autre.
3º Enfin, dans les deux premières parties de la Julie, plus que partout ailleurs, c'est l'affreux épanouissement de l'abominable style des «hommes sensibles». Ce style implique cette convention, que toujours, partout, en toute occasion, les sentiments naturels, affections de famille, tendresse maternelle, paternelle, filiale, conjugale, amour, amitié, pitié, humanité ne peuvent être éprouvés qu'avec une extrême intensité, ni exprimés que dans le style le plus noble, le plus solennel, le plus emphatique, coupé quelquefois d'exclamations, d'apostrophes, de suspensions, de frémissements, de silences... Ce style, à vrai dire, préexistait à Jean-Jacques. Il se trouvait un peu dans les romans de l'abbé Prévost, et surtout dans Diderot. Mais Jean-Jacques en a fait, dans le premier tiers de la Julie, un triomphal et effarant abus. Voici quelques courts exemples de ce style, pris véritablement au hasard, car on le trouve presque à chaque page.
Julie vient de revoir son père (qu'elle ne doit pas aimer autrement, d'après ce que nous savons):
Ô toi que j'aime le mieux au monde après les auteurs de mes jours, écrit-elle à Saint-Preux, pourquoi tes lettres, tes querelles viennent-elles contraster mon âme?... Tu voudrais que mon cœur s'occupât de toi sans cesse; mais, dis-moi, le tien pourrait-il aimer une fille dénaturée, à qui les feux de l'amour feraient oublier les droits du sang, et que les plaintes d'un amant rendraient insensible aux caresses d'un père!
Et que dites-vous de ce délire de Saint-Preux:
Quelle taille enchanteresse!... Au devant deux légers contours... Ô spectacle de volupté!... La baleine a cédé à la force de l'impression... Empreintes délicieuses, que je vous baise mille fois!... Dieux! dieux! que sera-ce quand...
Et la phrase ne s'achève pas.—Du même Saint-Preux:
Oh! si bientôt tu pouvais tripler mon être!... Si bientôt un gage adoré... Espoir trop tôt déçu, viendras-tu m'abuser encore?... Ô désirs! ô crainte! ô perplexités!...