De Julie (tableau de famille):
...Je feignis de glisser; je jetai, pour me retenir, un bras au cou de mon père; je penchai mon visage sur son visage vénérable, et dans un instant, il fut couvert de mes baisers et inondé de mes larmes; je sentis à celles qui lui coulaient des yeux qu'il était lui-même soulagé d'une grande peine; ma mère vint partager nos transports. Douce et paisible innocence, tu manquas seule à mon cœur pour faire de cette scène de la nature le plus délicieux moment de ma vie!
Et cætera, et cætera.
Je crois, pour moi, que ce style emphatique et pleurard est sincère chez Rousseau; que ce style sans naturel lui est naturel. Pourquoi? Parce qu'il était malade, atteint d'une profonde névrose; parce qu'il avait, au sens exact du mot, une sensibilité morbide; parce que lui-même fondait réellement en larmes à la moindre occasion. Mais hélas! on l'imita, et ce fut affreux.
Au temps de Louis XVI, et plus encore sous la Révolution, presque toute la littérature fut infestée de cette sensibilité à la Rousseau. Elle n'avait guère de la sensibilité que le nom: c'était surtout l'application à paraître éprouver jusqu'à l'excès les émotions altruistes, parce qu'on tenait cet excès pour honorable. Il y entrait donc beaucoup d'artifice et de vanité et, par suite, très peu de bonté réelle, puisque cette préoccupation d'être, aux yeux des autres et à ses propres yeux, dans une posture qui vous fit honneur, était contradictoire à la vraie bonté qui suppose justement l'oubli de soi ou du moins l'effort de s'oublier. Et c'est pourquoi leur «sensibilité» n'empêcha nullement les hommes de la Révolution d'être sans pitié.—Puis, cette sensibilité étant une mode et, par suite, étant affectée par les êtres les plus médiocres, avait rapidement revêtu une forme d'une exprimable sottise.—Et enfin, comme cette sensibilité passait pour noble, elle entraîna la «noblesse du style», telle que la concevaient les sots, c'est-à-dire la plus emphatique et la plus niaise phraséologie, un charabia sans nom. Par là, quelques-uns des écrivains de la seconde moitié du XVIIIe siècle nous paraissent plus éloignés de nous, plus étrangers, plus iroquois que les «précieux» ou les «burlesques» du XVIIe siècle ou les pédants du XVIe. Lisez un peu, pour voir, le théâtre de Sébastien Mercier, ou la correspondance amoureuse ou même familiale de certains Conventionnels, et certains romans oubliés du temps de la Terreur.—Rousseau n'a pas seulement légué à la Révolution son vocabulaire politique, ses fêtes et sa conception de l'État: il lui a transmis le style bête.
Voilà donc terminée la première période des amours du maître d'étude et de la jeune fille noble. Cela est glacial (Jean-Jacques ne l'ayant écrit qu'avec sa tête, et d'après l'amour artificiel, livresque et voulu qu'il avait conçu pour madame d'Houdetot); et cela est souvent ridicule, et cela est souvent ennuyeux. Et je suis content d'en être sorti: car ce qui viendra après sera fort beau d'abord, et ensuite un peu fou, mais toujours intéressant.
Les deux amants séparés, l'un à Paris, l'autre à Vevey, Rousseau se demande ce qu'il va faire de Julie. Notez que, précisément à ce moment-là, son artificielle passion pour madame d'Houdetot est fort calmée.—Je ne pense pas que l'idée lui soit venue un seul instant de marier, après quelques péripéties, Saint-Preux et son élève: ce dénouement serait par trop fade.—Non: mais, arrivé là, il se ressouvient de son rôle de réformateur des mœurs et de professeur de vertu. Et pourquoi disons-nous «son rôle»? Il n'était pas modeste, il se connaissait lui-même très incomplètement, mais il avait fini par être sincère dans son projet de réforme et de perfectionnement intérieur. Sa propre vie, quand nous l'embrasserons dans son ensemble, nous apparaîtra comme une évolution, comme un effort, souvent plein d'illusions, mais enfin comme un effort vers la vertu, comme une lente sortie hors de sa fange première, comme une montée que n'arrêtera point sa folie peu à peu croissante; au contraire.
Et alors (j'en suis persuadé) il a l'idée de rapprocher la vie de Julie de la sienne. Julie aussi est un être malheureux et faible, qui a mal commencé. Eh bien, sa vie, comme celle de Rousseau, sera l'histoire d'une évolution morale, d'une «conversion» (c'est le vrai mot). Et même il s'avisera (après coup, je le crois) qu'il n'a fait Julie d'abord coupable que pour la convertir.
«Je sens deux hommes en moi», dit Saint-Paul dans son Épitre aux Romains. Je vous ai dit qu'il y avait bien plus de deux hommes dans Jean-Jacques. C'est le vagabond plein de désirs, l'amoureux qui n'a jamais été rassasié, l'ancien laquais épris de la fille de la maison, c'est cet homme-là qui a écrit les deux premières parties de la Julie. C'est l'amant de la nature et de la vie simple qui décrira la vie qu'on mène dans la maison de Clarens. C'est le rêveur orgueilleux et romanesque qui nous racontera le ménage compliqué Wolmar-Saint-Preux-Julie-Claire.—Et, en attendant, c'est le Genevois, c'est le protestant attendri de catholicisme, c'est l'homme profondément religieux qui «convertit» Julie d'Étanges.