A l'instant, pénétrée d'un vif sentiment du danger dont j'étais délivrée et de l'état d'honneur et de sûreté où je me sentais rétablie, je me prosternai contre terre, j'élevai vers le ciel mes mains suppliantes, j'invoquai l'Être qui soutient ou détruit, quand il lui plaît, par nos propres forces, la liberté qu'il nous donne. Je veux, lui dis-je, le bien que tu veux, et dont, toi seul es la source. Je veux aimer l'époux que tu m'as donné. Je veux être fidèle, parce que c'est le premier devoir qui lie la famille et la société. Je veux être chaste, parce que c'est la première vertu qui nourrit toutes les autres. Je veux tout ce qui se rapporte à l'ordre de la nature que tu as établi, et aux règles de la raison que je tiens de loi. Je remets mon cœur sous ta garde et mes désirs en ta main. Rends toutes mes affections conformes à ta volonté constante; et ne permets plus que l'erreur d'un moment l'emporte sur le choix de toute ma vie.

—Mais, direz-vous, les théories de Rousseau?—Quelles?—L'opposition de la nature et de la société, et que la société a corrompu la nature. Le mariage est bien, je pense, une institution sociale, et cependant le mariage épure Julie. Elle dit elle-même qu'une puissance inconnue a rétabli ses affections «selon la loi du devoir et de la nature». «La nature et le devoir», qui ne peut être ici qu'un devoir social: Rousseau y songe-t-il? La nature et la société ne sont donc plus ennemies? Une institution sociale peut donc être bienfaisante? La société ne corrompt donc pas nécessairement la nature?—Eh bien, quoi? Rousseau se contredit, c'est évident. Et c'est pour cela que cette troisième partie de la Nouvelle Héloïse est une si belle chose. Et elle renferme bien d'autres contradictions encore aux théories habituelles de Jean-Jacques.

Julie aime son mari parce qu'elle est sa femme et qu'elle veut l'aimer. Telle, la Pauline de Polyeucte. Et ainsi, pour une fois, Rousseau se rencontre avec Corneille. L'amour de Julie pour Wolmar n'est peut-être que de l'amitié et de la tendresse. Mais elle dit ce mot d'un bon sens éminent: «L'amour n'est pas nécessaire pour former un heureux mariage», et cet autre mot d'une sagesse plus haute encore, et qui ruine la «morale du sentiment», et qui condamne toute la vie de Rousseau lui-même, et les trois quarts de son œuvre:

Malgré la sécurité de mon cœur, je ne veux plus être juge en ma propre cause, ni me livrer étant femme, à la même présomption qui me perdit, étant fille.

Et de quelle magnifique façon, dans cette troisième partie, les sophismes et les impures sentimentalités du premier volume,—chères pourtant à Jean-Jacques quand il les écrivit,—sont balayées comme par un vent fort et salubre! Déjà, on voyait poindre, dans les premières lettres de Saint-Preux et même de Julie, la théorie de la fatalité de l'amour et presque du droit souverain de la passion: «N'as-tu pas, disait Saint-Preux, suivi la plus pure loi de la nature? Comment veux-tu qu'une âme sensible goûte modérément des biens infinis?» Et encore: «Connaissez-le enfin, ma Julie; un éternel arrêt du ciel nous destina l'un pour l'autre: c'est la première loi qu'il faut écouter». Et, Julie tombée, il recommençait à parler de vertu, et elle aussi.—Mais écoutez Julie mariée:

Je frémis quand je songe que nous osions parler de vertu. Savez-vous bien ce qui signifiait pour nous un terme si respectable et si profane, tandis que nous étions engagés dans un commerce criminel? C'était cet amour forcené dont nous étions embrasés l'un et l'autre qui déguisait nos transports sous ce saint enthousiasme, pour nous le rendre encore plus cher et nous abuser plus longtemps... Il est temps que l'illusion cesse.

Et Julie dit encore à Saint-Preux:

Quand, avec les sentiments que j'eus pour vous et les connaissances que j'ai maintenant, je serais libre encore et maîtresse de choisir un mari, ce n'est pas vous que je choisirais, c'est M. de Wolmar.

Et elle lui dit même ce mot définitif: «Si le ciel m'ôtait cet époux, ma ferme résolution est de n'en prendre jamais un autre.»

Pourtant (et cela est fort bien vu), Julie n'atteint pas tout d'un coup à la parfaite sagesse. Elle a l'imprudence de dire: «Soyez l'amant de mon âme», parole dangereuse qui se répercutera dans des centaines et des milliers de romans du XIXe siècle. Ce n'est pas tout. Quand elle s'est laissée marier, n'ayant encore qu'une conscience hésitante et divisée, elle avait juré à son père de ne pas avouer sa conduite passée à M. de Wolmar. Maintenant qu'elle réfléchit et qu'elle a trouvé sa lumière, ce secret lui pèse cruellement. «Car, dit-elle, une sincérité sans réserve fait partie de la fidélité que je dois à mon mari.» Elle croit devoir consulter là-dessus Saint-Preux lui-même. La question est du plus haut intérêt. Elle est du même ordre (malgré les différences de détail), que celle qui est agitée dans Monsieur Alphonse, dans le Jacques de George Sand, dans la Dame de la Mer d'Ibsen, même dans la Princesse de Clèves.