Saint-Preux déconseille à Julie l'aveu, pour des raisons spécieuses. Elle répond, il réplique. La discussion est très serrée et fort belle. Julie, incertaine encore, attendra. Mais elle a le courage de donner à Saint-Preux un congé définitif: «Il est temps de devenir sage. Voilà la dernière lettre que vous recevrez de moi, je vous supplie de ne plus m'écrire.» Saint-Preux veut se tuer. Il ne se tue pas, mais il s'embarque pour trois ans.
Julie a maintenant vingt-huit ans. Voilà six ans qu'elle est mariée. Son secret lui pèse de plus en plus. Ce qui lui ferme la bouche, c'est la crainte d'affliger trop son mari. Mais elle a un enfant; cela lui rend du courage. Elle avoue tout à Wolmar. Mais la «scène de l'aveu», que nous attendions, est malheureusement esquivée; et nous ne l'apprenons que par cette étonnante lettre «de M. Wolmar à l'amant de Julie»:
Quoique nous ne nous connaissions pas encore, je suis chargé de vous écrire. La plus sage et la plus chérie des femmes vient d'ouvrir son cœur à son heureux époux (c'est-à-dire de lui raconter, je pense, qu'elle a reçu Saint-Preux dans sa chambre et dans son lit de jeune fille, qu'elle a été enceinte de lui et qu'elle a fait une fausse couche). Il (l'heureux époux) vous croit digne d'avoir été aimé d'elle, et il vous offre sa maison. L'innocence et la paix y règnent; vous y trouverez l'amitié, l'hospitalité, l'estime, la confiance. Consultez votre cœur, et, s'il n'y a rien là qui vous effraye, venez sans crainte. Vous ne partirez point d'ici sans y laisser un ami.—Post-scriptum de Julie:—Venez, mon ami, nous vous attendons avec empressement. Je n'aurai pas la douleur que vous me deviez un refus.
Et ainsi, après cent cinquante pages de lumière presque pure, de raison émue et, somme toute, de vérité humaine, nous rentrons dans la chimère, et dans la plus désobligeante.
Pourquoi? C'est que Rousseau aime Saint-Preux, qui est lui-même faible, passif, plaintif, incertain et passionné. Qu'est-ce qu'il va faire de Saint-Preux? Il ne peut pas le renvoyer faire le tour du monde; il n'a pas le courage de le faire mourir; il ne veut pas le guérir d'une passion qui se doit à elle-même d'être incurable... Alors?—S'il le ramenait à Clarens, près de Julie, près de Wolmar? Pourquoi pas? Tout le monde serait content. Nous n'avons pas affaire à des gens ordinaires. Jean-Jacques se rappelle l'imperturbable Saint-Lambert. Est-ce que Saint-Lambert, les premiers jours passés, se sentait gêné entre madame d'Houdetot et lui, Jean-Jacques? ou madame d'Houdetot entre Jean-Jacques et Saint-Lambert? ou Jean-Jacques entre Saint-Lambert et madame d'Houdetot? Et lui-même, autrefois, s'est-il senti gêné entre madame de Warens et Claude Anet? ou Claude Anet entre lui et madame de Warens? ou madame de Warens entre lui et Claude Anet? Est-ce qu'on ne s'accommode pas de toutes les situations, quand on est sincère et vertueux?—Il oublie que ni lui ni Anet n'était le mari de la dame des Charmettes. Il oublie, pour l'autre trio, que lui, Jean-Jacques, n'était pas et n'avait pu être l'amant de madame d'Houdetot, et que Saint-Lambert était bien rassuré sur ce point. N'importe. Pourquoi Wolmar ne serait-il pas un Saint-Lambert supérieur, Saint-Lambert tel qu'il aurait pu être?
C'est dit. Il réunira, pour qu'ils soient heureux, et pour arroser leur bonheur de ses larmes, tous ceux qu'il aime: Julie, son mari, son amant,—et plus tard, Claire d'Orbe, sa confidente et sa complice. Et tous ces gens vivront très bien ensemble, car tout est pur aux purs, et, parmi les devoirs de la vertu, Jean-Jacques omet délibérément la fuite des tentations.
Et alors ce qui arrive est vraiment inouï.
Si M. de Wolmar a été si peu troublé par l'aveu de Julie, c'est qu'il savait déjà tout,—tout—lorsqu'il l'a épousée. Dès qu'il apprend d'elle-même qu'elle a eu un amant, il lui dit (comme vous avez vu): «Faisons-le venir.» Saint-Preux revient donc. A peine une nuance d'embarras à la première entrevue. Mais bientôt Julie se remet à parler de son passé avec Saint-Preux devant son mari. Et, comme l'ancien amant se tient un peu sur la réserve: «Embrassez-la, dit Wolmar, appelez-la Julie. Plus vous serez familier avec elle, mieux je penserai de vous.»
Ils vivent tous trois dans de continuels attendrissements, dont voici un exemple (extrait d'une lettre de Saint-Preux à mylord Édouard). Saint-Preux, au cours d'une conversation, a dit tristement à Julie: «Madame, vous êtes épouse et mère, ce sont des plaisirs qu'il vous appartient de connaître.»
Aussitôt, continue-t-il, M. de Wolmar, me prenant par la main, me dit en la serrant: Vous avez des amis; ces amis ont des enfants; comment l'affection paternelle vous serait-elle étrangère? Je le regardai, je regardai Julie; tous deux se regardèrent, et me rendirent un regard si touchant que, les embrassant l'un après l'autre, je leur dis avec attendrissement: «Ils me sont aussi chers qu'à vous!»