Et, peu de temps après, Wolmar demande à Saint-Preux d'être le précepteur de ses enfants.
Une autre fois, comme ils visitent ensemble un nouveau jardin que les Wolmar ont fait aménager: «Je n'ai qu'un reproche à faire à votre Élysée, dit Saint-Preux en regardant Julie: c'est d'être un amusement superflu. A quoi bon vous faire une nouvelle promenade, ayant de l'autre côté de la maison des bosquets si charmants et si négligés?» (Vous vous rappelez le baiser échangé jadis dans un de ces bosquets?). Alors M. de Wolmar intervenant: «Jamais ma femme depuis son mariage n'a mis les pieds dans les bosquets dont vous parlez. J'en sais la raison, quoiqu'elle me l'ait toujours tue. Vous qui ne l'ignorez pas, apprenez à respecter les lieux où vous êtes; ils sont plantés par les mains de la vertu.»—Quelle «santé», ce Wolmar!
Wolmar en donne d'autres témoignages. Un jour, il leur annonce qu'il va s'absenter une semaine, et qu'il lui plaît qu'ils restent ensemble.
Pendant son absence, au cours d'une promenade en barque, les deux amants subissent une assez forte tentation, dont ils triomphent, naturellement. A part cela, ils passent leur temps à déplorer ensemble l'incrédulité de Wolmar, homme parfait, mais athée. Et ce souci commun de l'âme de Wolmar est encore un lien de plus de Julie avec son ancien amant, et qui pourrait devenir dangereux si, à ce moment-là, ils avaient des corps...
Ici, Rousseau se trouve, pour la quatrième fois, assez embarrassé. Que va-t-il faire maintenant de son trio?... Voici: il va le renforcer en quatuor; créer une situation morale encore plus compliquée, et dont il puisse extraire encore des attendrissements et encore des discours. La «piquante» Claire, qui avait épousé un monsieur d'Orbe, est devenue veuve. Elle revient à Clarens. C'est d'abord toute une journée d'effusions et de transports à quatre.
Cependant,—pour changer un peu,—Saint-Preux est parti pour Rome, où l'appelle mylord Édouard. Wolmar, ayant vu Saint-Preux désespéré au moment de partir, lui donne de loin ces conseils délicats: «...Faites votre sœur de celle qui fut votre amante... Pensez le jour à ce que vous allez faire à Rome: vous songerez moins la nuit à ce qui s'est fait à Vevey.»
Mais Saint-Preux est bientôt de retour. La piquante Claire, à force d'avoir été la confidente et la complice des amours de Julie, s'est brûlée à la flamme. Julie s'aperçoit que Claire aime Saint-Preux. Elle veut les marier, car elle sent elle-même que «ça ne peut pas durer comme ça». Elle en fait d'abord la proposition à Claire, qui fait des façons, qui «ne veut pas d'un cœur usé par une autre passion».—Puis, elle tâte Saint-Preux; elle craint, dit-elle, que, s'il n'épouse pas Claire, il ne se rabatte sur les bonnes de la maison. Saint-Preux se dérobe, alléguant qu'il n'est pas encore assez sûr de lui: «La blessure guérit, mais la marque reste.»
Vous avez remarqué que, dans toute la seconde moitié du roman (six cents pages), tous les personnages sont dans une situation fausse, et cela par leur volonté: Julie entre son mari, son ancien amant, et son amie finalement amoureuse de cet amant; Saint-Preux entre son ancienne maîtresse, le mari d'icelle, et son amie devenue amoureuse de Saint-Preux; Wolmar entre sa femme, l'ancien amant de sa femme, et l'ancienne complice de sa femme; Claire, enfin, entre son amie et l'ancien amant de cette amie, duquel elle est amoureuse... Et ils vivent tous quatre, serrés les uns contre les autres, dans la plus étroite intimité.
Oh! je sais bien que tout arrive dans le monde des sentiments, et que la psychologie n'est pas une science exacte. Mais, tout de même, tandis qu'ils se promènent, mangent, conversent et s'attendrissent à journée faite, inévitablement les mêmes images précises, concrètes, s'éveillent sous leurs fronts; et chacun d'eux sait que ces images s'éveillent aussi dans l'esprit des trois autres. Je ne parle pas de l'excellent Wolmar, qui recule les limites connues de l'excentricité philosophique: mais il est bien à craindre que Saint-Preux, rappelé, ne redevint d'abord l'amant de Julie, ou qu'il ne fût l'amant de Claire, ou qu'il ne descendit aux servantes, comme le redoute la prévoyante Julie,—et peut-être tout cela successivement,—si ces gens-là étaient dans l'humanité moyenne. Mais justement ils n'y sont point (et Rousseau a voulu que ce fût leur marque à tous dans ce troisième volume); justement ils s'en distinguent avec éclat; justement, dans leurs souffrances mêmes, ils jouissent de se sentir exceptionnels et d'être follement romanesques, et «tiennent infiniment, partie orgueil, partie raffinement d'imagination, à n'être pas comme les autres» (Faguet).
Bref, ils ressemblent à leur père Jean-Jacques. Jean-Jacques aime, comme eux, et pour eux comme pour lui-même, les situations bizarres... D'abord, parce qu'il en a l'habitude, ayant été souvent amoureux toléré de femmes qui avaient des amants; puis, parce que nous l'avons toujours vu étrangement exempt de jalousie charnelle (et j'ai essayé de dire pourquoi); enfin, parce que ces situations anormales et compliquées donnent lieu à des sentiments rares, qui par là lui semblent sublimes.