Et c'est ainsi qu'il a conduit ses personnages dans une impasse... Arrivé à ce point, il ne sait décidément plus que faire d'eux. Les faire faillir? Mais alors à quoi bon tout le sublime qui est avant?—Les laisser vieillir, s'apaiser, se détendre? Fi!—«La situation ne comporte pas de dénouement logique» (Faguet).

Julie donc se jette à l'eau pour sauver son petit garçon. Elle y gagne un mal que l'auteur ne spécifie pas, et qui est apparemment une pleurésie. Sur son lit de malade elle s'attendrit, devant son mari, sur son premier amour; elle débite d'avance l'essentiel de la Profession de foi du Vicaire Savoyard, et elle meurt.

Voilà, je crois bien, comment cette histoire s'est formée et développée dans l'imagination de Jean-Jacques, s'est pour ainsi dire nourrie de Jean-Jacques lui-même, presque au jour le jour, et sans un plan bien arrêté d'avance. Je ne sais pas si j'ai su vous le faire voir.

Je n'ai considéré que l'action même du roman,—«l'histoire». Elle serait intéressante sans les déclamations, qui nous semblent aujourd'hui bien surannées, du premier volume. L'action est simple; les situations et les faits y sont produits par les sentiments.—Wolmar paraît bien n'avoir jamais pu exister: mais Claire est assez vivante; Saint-Preux est un des premiers types du héros romantique, faible, inquiet, plein de désirs et d'impuissance; et Julie, sermonneuse, mais charmante, offre l'exemple, assez rare dans les romans, d'un personnage qui évolue, puisque c'est une jeune fille passionnée et déraisonnable, lentement transformée par sa fonction d'épouse et de mère. Tout cela, on l'a dit bien souvent. Si la Nouvelle Héloïse se réduisait à l'histoire passionnelle de Julie, de Saint-Preux, de Wolmar et de Claire, la Nouvelle Héloïse aurait quatre cents pages, et serait un livre plus parfait, et d'aspect plus classique en dépit d'une composition peu serrée.

Mais la Nouvelle Héloïse a douze cents pages; la Nouvelle Héloïse est un énorme livre, éloquent et désordonné, où l'auteur a déversé tout ce qui lui est venu. Outre «l'histoire» elle-même, il y a les discours, descriptions et digressions de toute sorte: le voyage de Saint-Preux dans les montagnes du Valais; l'épisode du mariage de Fanchon; la dissertation sur la musique française et la musique italienne; la discussion sur le duel; les lettres de Saint-Preux sur les mœurs parisiennes; la discussion sur le suicide; la description de la vie qu'on mène chez Wolmar, qui est un véritable traité d'économie domestique (en cent vingt pages et deux parties); la discussion sur l'art des jardins; la description de vendanges; les considérations sur l'éducation des enfants, sur le caractère des Genevois, sur la prière, sur la liberté; la profession de foi spiritualiste de Julie à son lit de mort, etc., etc.. (je ne retiens ici que les faits réellement extérieurs à l'action elle-même)—et enfin le récit des Amours de mylord Édouard, où l'on voit une fille galante refuser d'épouser son amant et se racheter par le sacrifice, ce qui est donc encore une histoire de relèvement,—et comme un premier crayon de toutes les «dames aux camélias» qu'on a vues depuis.

Tout cela éloquent, harmonieux, et tout cela sincère et presque ingénu; et dans tout cela bien des choses que nous remarquons à peine, à moins d'être avertis, mais qui étaient neuves alors: un roman qui n'est pas parisien; l'amour, le mariage, l'adultère pris au sérieux; un roman plein de pensées (les personnages y étant tous des raisonneurs) et plein de paysages (les personnages vivant dans la plus belle nature) et plein de lyrisme (les personnages, et surtout l'amant, qui est le plus souvent passif, s'y complaisant à des effusions sur les thèmes de l'absence, du désir, du regret, du souvenir, de la nature indifférente ou consolatrice, etc.).

Et c'est pourquoi,—quelque tendresse qu'on ait pour la Princesse de Clèves ou Manon Lescaut,—il faut bien dire que, tout de même, la Nouvelle Héloïse est d'un autre ordre et qu'elle renouvelle le roman, tant elle le hausse, l'élargit et le diversifie.

Nous ne pouvons plus bien concevoir l'effet que produisit la Julie. Comparez-la seulement aux Égarements du cœur et de l'esprit, ou même à Marianne. La littérature du temps était, avouons-le, un peu desséchée. Le vagabond, le rêveur, le solitaire Rousseau y rouvrit de larges sources neuves.

De la Julie se répandirent dans toute la société d'alors le goût de la nature, de la vie campagnarde (ce qui est fort bien), le culte de la sensibilité (ce qui ne serait pas mal), mais de la sensibilité se croyant une vertu (ce qui est dangereux). On fut plus touché, j'en ai peur, des sophismes du premier volume et des paradoxes psychologiques du troisième que de la morale excellente et traditionnelle qui se rencontrait dans le tome du milieu. Et il arriva bientôt que les formes du roman auparavant en faveur, le roman naïvement romanesque et le roman franchement libertin (qui du moins étaient faciles à distinguer) cédèrent le pas au roman à la fois sérieux et menteur. Et ainsi, au cours des âges suivants, tous les romans où sont affirmés la fatalité et le droit de la passion, tous les romans de mésalliances sociales ou morales, tous ceux où l'amour triomphe, souvent contre la raison, des préjugés ou des convenances de classes, et ceux où le vice parle le langage de la vertu, et ceux où abondent les courtisanes touchantes, et ceux où les personnages se font une morale particulière, supérieure à la morale commune, prennent le sentiment pour la conscience et commettent des actions douteuses avec des discours et des gestes avantageux, tous ces romans où règne ce que j'appellerai «l'illusion sur la moralité des actes», les Indiana, les Lélia, les Jacques et leurs innombrables petits... on peut dire que, directement ou non,—et sans que peut-être ce soit «la faute à Rousseau»,—ils découlent de la Nouvelle Héloïse, mère gigogne des sophismes romantiques et des rêves orgueilleux.

Mais, pour ne point finir sur ces mots trop maussades, pour vous faire sentir au bout d'un siècle et demi quel accent nouveau apportait la Julie, je veux vous lire un de ces morceaux que j'appelais «lyriques», une page qui semble un thème tout prêt pour les vers de quelque poète de 1830,—qui d'ailleurs n'auraient pas valu cette prose. (C'est, dans la sixième partie, une lettre de Saint-Preux à madame de Wolmar, dans un moment où il est amoureux à la fois de Julie et de Claire):