A quinze ans, Émile ne savait point s'il avait une âme, et peut-être à dix-huit ans n'est-il pas encore temps qu'il l'apprenne. En tout cas, si on lui avait dit ces choses-là plus tôt, il ne les aurait pas comprises.
Qui sait? Il en aurait compris ce qu'il aurait pu. Le même Rousseau écrit au livre II des Confessions:
Quand j'ai dit qu'il ne fallait point parler aux enfants de religion si l'on voulait qu'un jour ils en eussent, et qu'ils étaient incapables de connaître Dieu, même à notre manière, j'ai tiré mon sentiment de mes observations, non de ma propre expérience; je savais qu'elle ne concluait rien pour les autres. Trouvez des Jean-Jacques à six ans, et parlez-leur de Dieu à sept, je vous réponds que vous ne courez aucun risque.
Oui, nous savons que Jean-Jacques était un enfant de génie. Mais Émile, ce cher Émile, est-il donc un petit idiot?
Mais laissons la Profession de foi du Vicaire Savoyard, que je traiterai à part, et continuons de suivre Émile dans son développement.
Émile est de plus en plus tourmenté par la crise de la dix-huitième année. Comment «étendre chez lui, jusqu'à vingt ans, l'ignorance des désirs et la pureté des sens»?
«Couchez dans sa chambre; qu'il ne se mette au lit qu'accablé de sommeil, et qu'il en sorte à l'instant qu'il s'éveille.» Puis, il faut l'emmener hors des villes, l'exercer à des travaux pénibles, l'envoyer à la chasse, et lui parler éloquemment.
«Lui parler éloquemment?» Cela rappelle Bouvard et Pécuchet s'évertuant à moraliser Victor: «Fénelon recommande de temps à autre une «conversation innocente». Impossible d'en imaginer une seule... Bouvard et Pécuchet firent lire à leurs élèves des historiettes tendant à inspirer l'amour de la vertu. Elles assommèrent Victor...» Etc.—Peut-être bien qu'en ces matières et dans la plupart des cas rien ne vaut ni ne remplace le commandement catégorique d'une foi religieuse. Mais c'est ce que la «nature» ne fournit pas: au contraire.
Reprenons. Si Émile continue d'être tourmenté, il n'y a plus qu'une ressource: son gouverneur partira avec lui, à la recherche d'une compagne, et fera durer la recherche.
De même qu'on avait combiné d'avance de petits drames pour apprendre à Émile enfant ce que c'est que la propriété, ou pour lui ôter l'envie de sortir sans son gouverneur, ou pour lui enseigner à la fois la physique et la modestie,—ainsi le mariage de l'heureux jeune homme sera l'effet d'une machination longuement préparée par son maître.