Voici. Le gouverneur connaît depuis longtemps la jeune fille qui convient à son élève et qu'il lui destine; il connaît ses parents, il sait où elle demeure. Mais il la décrit d'abord à Émile comme un objet imaginaire, dont la pensée combattra l'impression des objets réels. Il dit négligemment: «Pour lui donner un nom, mettons qu'elle s'appelle Sophie». Et il part avec son élève à la recherche de la jeune personne qui ressemblera le mieux à cette Sophie de ses rêves.

Émile et son précepteur vont donc à Paris. Émile voit le monde, la société. Élevé comme il l'a été, la société et le monde n'ont plus de danger pour lui. Il les voit comme ils sont, méprisables et ridicules. Il est de plus en plus sensible à la vie simple et rurale. Et nous rencontrons ici le «couplet» de la «maison blanche avec des contrevents verts» et l'apostrophe à Paris:

Adieu donc, Paris, ville célèbre, ville de bruit, de fumée et de boue, où les femmes ne croient plus à l'honneur ni les hommes à la vertu. Adieu, Paris. Nous cherchons l'amour, le bonheur, l'innocence; nous ne serons jamais assez loin de toi!

Et, n'ayant pas trouvé à Paris même la plus faible représentation de la Sophie idéale, ils s'en vont la chercher à la campagne.

Et maintenant, en attendant qu'Émile la rejoigne, transportons-nous auprès de la vraie Sophie, chez ses bons parents, dans sa jolie maison rustique.

Rousseau nous dit quelle a été l'éducation de cette jeune personne et quelle doit être l'éducation des filles. C'est l'éducation la plus strictement traditionnelle, la plus différente qu'il se puisse de l'éducation d'Émile.

La «nature» nous signifie assez qu'elle n'est pas «féministe». Rousseau ne l'est pas non plus; il ne l'est pas du tout, pas même un peu.—Et l'on peut s'étonner que sa turlutaine d'égalité ne lui ait pas soufflé l'idée d'égaliser les deux sexes. Il semblait que pas une chimère ne dût manquer à sa collection. Il a pourtant «raté» celle-là. Rousseau n'est pas féministe. Il est même anti-féministe. C'est sans doute parce qu'il a beaucoup aimé les femmes. Il pense ou sent, sur ce point, comme Michelet, comme Sainte-Beuve, comme tous ceux qui, très touchés du féminin, auraient voulu, non pas atténuer, mais au contraire entretenir et même accentuer les différences entre les deux sexes.

Rousseau pousse si loin ce sentiment (déjà exprimé dans la Lettre sur les spectacles et ailleurs) qu'il ne retient pour les filles absolument aucun des procédés qu'il applique à l'éducation des garçons; comme si les deux sexes n'avaient intellectuellement rien de commun, et comme si rien de ce qui convient à l'un ne pouvait convenir à l'autre.

Tandis que le gouverneur d'Émile lui accordait toute la liberté possible et voulait qu'il ne fût jamais puni que par les choses, et tandis qu'il excitait son élève à penser par lui-même et à se mettre au-dessus du jugement des hommes,—deux Muses sévères, la Contrainte, et le Respect de l'Opinion, président à l'éducation des filles:

Les filles doivent être gênées de bonne heure... La dépendance est un état naturel aux femmes, les filles se sentent faites pour obéir... (On peut les punir, elles.)—...Il résulte de cette contrainte habituelle une docilité dont les femmes ont besoin toute leur vie, puisqu'elles ne cessent jamais d'être assujetties ou à un homme, ou aux jugements des hommes, et qu'il ne leur est jamais permis de se mettre au-dessus de ces jugements.—Il n'importe pas seulement que la femme soit fidèle, mais qu'elle soit jugée telle par son mari, par ses proches, par tout le monde... L'apparence même est au nombre des devoirs des femmes... La femme, en faisant bien, ne fait que la moitié de sa tâche, et ce qu'on pense d'elle ne lui importe pas moins que ce qu'elle est en effet... Toute l'éducation des femmes est relative aux hommes.