Pour le surplus, la femme doit plaire. Elle doit soigner sa toilette, pratiquer les arts d'agrément...—Pour la religion:—«Toute fille doit avoir la religion de sa mère, toute femme celle de son mari.»—«Puisque l'autorité doit régler la religion des femmes, il ne s'agit pas tant de leur expliquer les raisons qu'on a de croire, que de leur exposer nettement ce qu'on croit.»—Pour la culture de leur esprit:—Pas de livres abstraits, pas de sciences... «Leurs études doivent se rapporter toutes à la pratique... Toutes leurs réflexions, en ce qui ne tient pas immédiatement à leurs devoirs, doivent tendre à l'étude des hommes ou aux connaissances agréables qui n'ont que le goût pour objet.» etc.
Rousseau, dans ce livre V, parle souvent comme un Chrysale supérieur. C'est là encore un réveil de son âme traditionnelle et ancestrale, comme dans la troisième partie de la Julie. Mais je crois aussi qu'il le fait un peu exprès pour ennuyer ses belles amies. Oh! que ses belles amies l'agacent par ressouvenir! Oh! qu'il en a assez de ces femmes émancipées, de ces femmes philosophes et athées et qui croient avoir l'esprit libre! Il raille, dans une page fort belle, ce type prétendu distingué et respectable de la femme qui manque à la pudeur et au devoir féminin, mais qui a, dit-on, les vertus d'un honnête homme. Il ne croit pas à ces vertus: «Le grand frein de leur sexe ôté, dit Rousseau, que reste-t-il qui les retienne? et de quel honneur peuvent-elles faire cas, après avoir renoncé à celui qui leur est propre?» Et tant pis pour madame d'Épinay, et pour madame d'Houdetot, et même pour madame de Luxembourg!
Mais venons à Sophie elle-même.
Son portrait est long, mais agréable. En voici un petit extrait:
...Sophie n'est pas belle, mais auprès d'elles les hommes oublient les belles femmes, et les belles femmes sont mécontentes d'elles-mêmes. A peine est-elle jolie au premier aspect; mais plus on la voit, et plus elle s'embellit; elle gagne où d'autres perdent; et ce qu'elle gagne elle ne le perd plus... Sans éblouir elle intéresse, elle charme, et l'on ne saurait dire pourquoi... Sophie aime la parure et s'y connaît... mais elle hait les riches habillements... Sophie a des talents naturels... Sophie est extrêmement propre. Cependant cette propreté ne dégénère pas en vaine affectation ni en mollesse... Jamais il n'entra dans son appartement que de l'eau simple; elle ne connaît d'autres parfums que celui des fleurs; et jamais son mari n'en respirera de plus doux que son haleine. Enfin l'attention qu'elle donne à l'extérieur ne lui fait pas oublier qu'elle doit sa vie et son temps à des soins plus nobles; elle ignore ou dédaigne cette excessive propreté du corps qui souille l'âme; Sophie est bien plus que propre: elle est pure.
Délicieux en somme, avec ses lenteurs, tout ce portrait physique et moral de Sophie. Je le résume ainsi: un ensemble de qualités moyennes d'où se dégage un charme supérieur... Je ne vois Sophie qu'avec des jupes rayées de rose, et beaucoup, beaucoup de linge frais, et des yeux facilement humides.
Sa mère était pauvre, mais «de condition». Son père était riche; il est à demi ruiné: mais il possède encore la jolie maison aux contrevents verts, un beau jardin, des prés, des champs. Tous deux sont bons et respectables. Sophie est élevée selon les principes exposés ci-dessus. On la gronde et on la punit parfaitement, puisqu'elle n'est qu'une fille. Son père lui tient les discours les plus tendres et les plus sensés du monde. Il y a là tout un tableau d'intérieur charmant et cordial, un joli coin de roman bourgeois,—et qui était neuf alors.
Quelques indélicatesses de touche viennent le gâter un peu. Sophie languit. Elle est malade d'être fille. L'auteur nous parle trop des «sens» et des «désirs» de Sophie, et même de son «tempérament combustible». Et nous savons bien que les jeunes filles peuvent avoir des sens et des désirs, mais nous aimons à les supposer comme engourdis, et il ne nous est pas très agréable qu'on nous en parle sans détour.
On s'inquiète, on interroge Sophie, et elle laisse échapper son secret. On lui a donné à lire le roman de Fénelon, et elle aime Télémaque! Et c'est cela qui la consume.
Or voici que Télémaque et Mentor, c'est-à-dire Émile et son gouverneur, surpris et mouillés par un orage, viennent demander l'hospitalité aux parents de Sophie. Tout cela a été combiné entre le gouverneur et le père. Les voyageurs séchés, on se met à table. On cause; le père de Sophie est amené à raconter ses malheurs, et les consolations qu'il a trouvées dans son épouse: