Émile, ému, attendri, cesse de manger pour écouter. Enfin, à l'endroit où le plus honnête des hommes s'étend avec plus de plaisir sur l'attachement de la plus digne des femmes, le jeune voyageur, hors de lui, serre une main du mari qu'il a saisie, et de l'autre prend aussi la main de la femme, sur laquelle il se penche avec transport en l'arrosant de ses pleurs...

(Tableau à la Diderot et à la Greuze. Vous connaissez, et nous avons défini, à propos de la Nouvelle Héloïse, ce genre de sensibilité.)

...Sophie, le voyant pleurer, est prête de mêler ses larmes aux siennes... La mère voit sa contrainte, et l'en délivre en l'envoyant faire une commission.

Ici, écoutez bien, nous approchons d'un coup de théâtre:

Une minute après, la jeune fille rentre, mais si mal remise que son désordre est visible à tous les yeux. La mère lui dit avec douceur:—Sophie, remettez-vous... A ce nom de Sophie (vous vous rappelez que c'est ainsi qu'il nommait sa chimère), à ce nom de Sophie, vous eussiez vu tressaillir Émile. Frappé d'un nom si cher, il se réveille en sursaut, et jette un regard avide sur celle qui le porte, etc.

Vous pensez peut-être qu'arrivé là, le gouverneur du jeune homme va le laisser enfin tranquille. Oh! que non pas! Le gouverneur juge à propos, vu la «combustibilité» de leur tempérament, qu'Émile s'installe à deux lieues de Sophie, et qu'ils ne se voient que deux ou trois fois par semaine. Puis, un jour, il tient à Émile un discours, fort beau en vérité, admirable même et du plus pur stoïcisme, où il l'exhorte à quitter Sophie pendant deux ans, afin d'assurer par une épreuve leur futur bonheur. Et il persuade Émile, et Émile persuade Sophie, parmi des «torrents de pleurs».

Émile voyage donc «pour étudier les gouvernements et les mœurs». Il rapporte de ses voyages un résumé du Contrat social—et cette pensée, entre autres, qui est peut-être vraie, mais qui semble peu démontrable: «La France serait bien plus puissante, si Paris était anéanti».

Et l'on marie enfin Émile et Sophie. Et vous croyez que, cette fois, le rôle du précepteur est terminé, et que c'est aux jeunes gens de «gouverner» eux-mêmes leur bonheur conjugal? Non; et l'œil de l'inlassable précepteur est encore dans leur alcôve. L'impudeur naturelle de Jean-Jacques abonde d'autant plus en conseils aux jeunes mariés, qu'il n'a pas été marié, lui; que son initiation par madame de Warens fut passive et cynique, et qu'il n'a pas eu à initier Thérèse, et que, de par sa vie privée, il ne paraît guère mieux qualifié pour l'éducation des époux que pour l'éducation des enfants. Mais passons! Ou plutôt disons que, là encore, il rêve sa vie, qu'il se donne le spectacle de ce qu'il n'a pu faire, et qu'il s'étend peut-être sur les jeunes amours d'Émile et de Sophie par un sentiment amer de regret et de revanche.

Donc, il les prend à part pour leur recommander d'être toujours amants, même dans le mariage. «Obtiens tout de l'amour, dit-il à Émile, sans rien exiger du devoir, et que les moindres faveurs ne soient jamais pour vous des droits, mais des grâces.» Et il précise, et il insiste; et Émile se récrie, et Sophie honteuse tient son éventail sur ses yeux. Et, quelques jours après, comprenant, à la figure d'Émile, que ses conseils ont été pris trop à la lettre par Sophie, et comprenant aussi que la délicate Sophie veut ménager son époux, il lui fait entendre que le chaste Émile a des réserves, et vingt autres indécences en style noble... De sorte que l'infortuné garçon,—que Rousseau a voulu si libre, si indépendant des hommes, jamais puni, jamais réprimandé,—a finalement son gouverneur pour belle-mère; et quelle belle mère!—et qu'on ne sait quand il pourra s'en dépêtrer, et qu'il sera sans doute élève toute sa vie.

(Mais, avec cela, je ne dois pas omettre que le discours du gouverneur contient d'excellents conseils pour le temps où les époux seront calmés, et que cela ressemble à certains chapitres de Michelet, et que Michelet, dans l'Amour, a emprunté beaucoup, beaucoup, au livre V de l'Émile. Michelet me paraît d'ailleurs, malgré la différence des génies, le plus fidèle continuateur de Rousseau au XIXe siècle.)