Voilà ce livre célèbre... Oh! il renferme des idées excellentes. L'allaitement maternel, l'eau froide, le plein air, c'est très bien. Très bien aussi d'aimer l'enfance et de la vouloir gaie et heureuse. Il est bien encore de croire que faire un homme, ce n'est pas fabriquer une machine, mais développer un être vivant. Les études progressives, proportionnées au développement physique et moral de l'enfant; l'enseignement expérimental, par la vue et le contact des choses; le pas donné à l'éducation sur l'instruction; la réaction contre l'éducation mondaine, et aussi contre l'éducation par les livres et surtout par les manuels (à laquelle est présentement en proie notre société de fonctionnaires), le dessein de former un homme complet et armé pour la vie... tout cela est louable et juste.
Seulement, l'allaitement maternel, l'eau froide, l'air et l'exercice, c'était déjà prescrit par Tronchin; et, pour le reste, c'était déjà un peu partout, et c'était notamment, et plus qu'en germe, dans Rabelais, dans Montaigne et dans Locke. Et il est bien vrai que Rousseau a mis sa marque éloquente sur ces préceptes connus: mais, il reste, ici encore, que ce qui est bon lui appartient peu, et que ce qui lui appartient paraît d'une absurdité insolente.
Ce qui lui appartient, c'est l'idée antinaturelle d'une prétendue éducation selon la nature, qui exigerait la dépossession des parents et le sacrifice total de la vie du maître à un seul élève; et c'est l'idée d'une éducation qui, si elle était réalisable, empêcherait chaque génération de profiter du labeur et de la pensée des morts.
L'utilité de l'éducation, sinon son objet même, c'est précisément de dispenser l'enfant de refaire tout le travail des pères: et voilà que Rousseau prétend l'obliger à refaire lui-même ce travail. Mais en même temps, comme il sent que ce serait un peu long, il triche. Nul enseignement ne comporte plus d'artifice que cet enseignement qui croit respecter la nature. Le gouverneur en est réduit à «truquer» les choses et la vie autour de son élève. Il ne l'instruit pas, non; il ne le punit pas: mais en réalité il le mystifie et il l'asservit.—comme Fénelon le duc de Bourgogne. Or, si l'élève doit arriver finalement à penser comme son gouverneur, ce n'était peut-être pas la peine de prendre tant de détours. Toute cette éducation est mensonge. Le mensonge est l'âme des trois quarts de l'œuvre de Jean-Jacques.
Ou bien, si cette éducation n'est pas l'asservissement entier de l'élève au maître, elle tend à la rupture de toute tradition. Or la tradition économise le temps en transmettant des parents aux enfants des opinions toutes faites. Elle unit ainsi et fait concorder l'effort des générations successives. Enseignez aux enfants les croyances des pères. Ils s'en déferont plus tard s'ils veulent: mais, si la plupart s'y tiennent, quelle force la communauté humaine dont ils font partie ne retire-t-elle pas de cette continuité! Que deviendrait un peuple, si chaque enfant devait être laissé libre de juger la vie et de se faire tout seul une religion et une morale? Émile est gentil, très gentil: mais que dirait son maître si Émile, à dix-huit ans, l'envoyait promener avec son déisme et la profession de foi du vicaire savoyard? Quel vaurien pourrait devenir Émile s'il n'était pas si bien né, ou s'il n'avait pas le plus impérieux, en réalité, des précepteurs?—Ou anarchiste, ou séïde du maître: voilà la destinée d'un enfant élevé strictement selon Rousseau.
Rien donc n'a pu être appliqué de l'Émile, hormis ce qui était indiqué déjà dans Locke, Montaigne, Rabelais. Mais de la partie originale, de la partie propre à Rousseau, je le répète, on n'a rien pu retenir.
Rien? je me trompe. On a retenu le pire. Il en est resté cette niaiserie: le respect de la liberté de l'enfant, la crainte d'attenter à sa conscience; par suite, nul enseignement religieux,—et pourquoi n'ajoute-t-on pas: nul enseignement moral?—jusqu'à ce qu'il soit capable de choisir lui-même sa religion ou sa philosophie, ou de s'abstenir volontairement de tout choix. Ce qu'on appelle aujourd'hui la neutralité et qui est en fait l'irréligion de l'école est bien en germe dans l'Émile, est certainement impliqué par le système d'éducation de Rousseau;—et nous commençons, je crois, à en entrevoir les résultats,—résultats qu'on se garde bien d'atténuer en récitant du moins aux adolescents,—comme Rousseau fait pour Émile,—la Profession de foi du Vicaire Savoyard, devenue «cléricale».
Émile eut un grand succès, moindre pourtant que celui de la Nouvelle Héloïse. Mais Émile, plus austère, passa pour le chef-d'œuvre de l'auteur. Les femmes n'y virent que le roman de Sophie et l'allaitement maternel; et, à l'Opéra, les belles dames, ces années-là, se firent apporter leurs petits enfants au fond de leur loge, et leur donnèrent à téter pendant les entr'actes.—Quant aux hommes, ils virent dans Émile ce qu'ils voulurent, car il y a de tout.
Je veux du moins vous faire connaître l'interprétation d'Émile par ce bon Musset-Pathay (le père d'Alfred de Musset) qui publia en 1825 une histoire apologétique de Rousseau. C'est bien simple. Rousseau, avec le coup d'œil du génie; prévoyant toute la Révolution française, a voulu élever Émile, jeune noble, de façon qu'il pût se tirer d'affaire, quels que fussent les événements. Et c'est pourquoi il lui a appris, notamment, le métier de menuisier. Émile serait donc un traité d'éducation pour les jeunes gentilshommes en vue de la catastrophe révolutionnaire. Évidemment Musset-Pathay pensait au duc d'Orléans (Louis-Philippe), formé autrefois par madame de Genlis selon quelques-uns des préceptes de Jean-Jacques. C'est assez curieux.
Mais l'idée essentielle, originale et absurde de l'Émile se plie si mal à la pratique, que Jean-Jacques, consulté par des mères, des abbés précepteurs, même des princes, fait ce qu'il avait déjà fait à propos du Discours sur les sciences et du Discours sur l'inégalité: il avoue sa propre outrances ou bien il l'atténue, ou même il se contredit.—A madame de T... (6 avril 1771) il conseille nettement d'éloigner et de mettre en pension un enfant indisciplinable, et ne se soucie nullement de laisser faire la nature chez ce jeune vaurien.—A l'abbé M... (28 février 1770) il écrit (et je ne sais trop s'il n'y met pas une ironie sourde de pince-sans-rire, bien que ce sentiment lui soit, en général, très étranger):