S'il est vrai que vous ayez adopté le plan que j'ai tâché de tracer dans l'Émile, j'admire votre courage: car vous avez trop de lumières pour ne pas voir que, dans un pareil système, il faut tout ou rien, et qu'il vaudrait cent fois mieux reprendre le train des éducations ordinaires et faire un petit talon rouge que de suivre à demi celle-là pour ne faire qu'un homme manqué... Vous ne pouvez ignorer quelle tâche immense vous vous donnez: vous voilà, pendant dix ans au moins, nul pour vous-même, et livré tout entier avec toutes vos facultés à votre élève; vigilance, patience, fermeté, voilà surtout trois qualités sur lesquelles vous ne sauriez vous relâcher un seul instant sans risquer de tout perdre; oui, de tout perdre, entièrement tout: un moment d'impatience, de négligence ou d'oubli peut vous ôter le fruit de dix ans de travaux, sans qu'il vous en reste rien du tout, pas même la possibilité de le recouvrer par le travail de dix autres. Certainement, s'il y a quelque chose qui mérite le nom d'héroïque et de grand parmi les hommes, c'est le succès d'une entreprise pareille à la vôtre. Etc.
Cela est fou. De qui Rousseau se moque-t-il? Si l'éducation d'un seul petit bonhomme veut cette abnégation totale et ce travail herculéen de dix années, l'abbé M... n'a qu'à y renoncer. Peut-on avouer plus clairement qu'Émile n'est que le roman de l'éducation?
Enfin, dans un journal sur le séjour de Jean-Jacques à Strasbourg en 1765, on lit ceci:
Monsieur Anga lui a rendu visite et lui a dit;—Vous voyez, monsieur, un homme qui a élevé son fils selon les principes qu'il a eu le bonheur de puiser dans votre Émile.—Tant pis, monsieur, lui répondit Jean-Jacques; tant pis pour vous et pour votre fils.
Mais Rousseau détruit encore mieux l'Émile par un autre roman dont il n'a écrit que deux chapitres et qui est intitulé: Émile et Sophie ou les Solitaires.
Émile et Sophie sont mariés. Ils ont un fils. Vous pensez que, pétris par Jean-Jacques, ils sont pour jamais sages et heureux. Mais ils viennent à Paris. Ils voient le monde. Ils se dissipent. Un jour Sophie se refuse à son mari. Cela dure plusieurs mois. Pressée de questions, elle finit par dire: «Arrêtez, Émile, et sachez que je ne vous suis plus rien: un autre a souillé votre lit, je suis enceinte, vous ne me toucherez de ma vie.»
Quoi! cette Sophie si charmante et si bien élevée... Oui, c'est une manie de Rousseau. Il faut que Sophie soit souillée comme Julie, afin de pouvoir remonter à la vertu comme Julie,—et comme Jean-Jacques lui-même, dont je vous ai déjà dit que la vie est une évolution morale, une purification achevée par la démence.
Émile s'enfuit désespéré. Puis il réfléchit, il se rappelle les leçons de stoïcisme de son maître; il trouve des excuses à Sophie; il admire même ce qu'elle a gardé de franchise et de vertu dans la faute. Il lui pardonne, mais il s'en ira, loin, avec son fils.
En attendant, il travaille, à quelques lieues de Paris, chez un menuisier, pour fatiguer son corps et épuiser sa peine. Sophie l'y retrouve, n'ose entrer dans l'atelier, mais s'écrie à mi-voix, en regardant l'enfant dont elle est accompagnée: «Non, jamais il ne voudra t'ôter ta mère; viens, nous n'avons rien à faire ici.»
Et, en effet, Émile renonce à emmener l'enfant et part seul, à pied. Puis il s'engage comme matelot, est pris par un corsaire. Captif en Alger, il se signale par sa patience, sa douceur, son courage, et devient l'esclave du dey, qui a de la considération pour lui.