Ici s'arrête le roman, et nous nous disons: A quoi a servi l'éducation si spéciale d'Émile, puisque, venu à Paris, il s'est mis à y vivre comme tout le monde?—Elle lui a servi, dira Rousseau, à se ressaisir, à se montrer juste et bon envers Sophie, à se conduire courageusement en Alger.—Mais un homme bien né n'aurait-il pu faire exactement les mêmes choses, quand même il eût été élevé au collège de Navarre et selon les anciennes méthodes. Alors?...
Mais il y a de vraies beautés dans ce fragment de roman; mais l'adultère y est pris très au sérieux dans un temps où il n'excitait d'ordinaire que des plaisanteries (au moins chez les hautes classes); mais Émile trompé pardonne à sa femme presque dans les termes et par les considérants d'un mari de Dumas fils; mais, déjà, dans la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques nous avait montré une courtisane encore plus héroïque que la Dame aux camélias; mais, plusieurs années auparavant, dans une note de la Réponse à Bordes il avait déclaré que la trahison du mari est aussi coupable que celle de la femme, et que femme et mari se doivent une fidélité égale... Car cet homme, qui a écrit à lui tout seul plus de sottises, beaucoup plus, que tous les autres grands classiques ensemble, est aussi celui qui a ouvert à la littérature et au sentiment le plus de voies nouvelles... C'est ainsi.
[HUITIÈME CONFÉRENCE]
le «contrat social»
la «profession de foi du vicaire savoyard»
A mon avis, le Contrat social est, avec le premier Discours, le plus médiocre des livres de Rousseau. Il en est, sous une forme sentencieuse, le plus obscur et le plus chaotique. Et il en a été, dans la suite, le plus funeste.
C'est aussi l'ouvrage qui s'insère le moins facilement dans sa biographie, celui dont on voit le mieux qu'il aurait pu ne pas l'écrire. Le Contrat social ne s'explique pas, comme les deux Discours, comme la Julie, comme l'Émile, comme les quelques autres ouvrages qui suivront, par quelque circonstance impérieuse ou persuasive de la vie de Jean-Jacques.
Le texte définitif du Contrat social a dû être rédigé immédiatement avant ou après l'Émile. Mais le Contrat est un fragment d'un grand ouvrage antérieur: les Institutions politiques, commencées par Rousseau à Venise (1744). Le Contrat est donc le seul ouvrage de Rousseau (avec les Rêveries) qui n'ait pas été conçu et écrit sous le coup de la passion.
Je crois simplement que Rousseau à Montmorency reprit et revit, vers 1760-1761, ses vieux cahiers de Venise, parce qu'il était très touché de la gloire de Montesquieu (qu'il raille sans le nommer au livre II du Contrat). Puis, il était encore dans sa période d'adoration pour Genève. Ce qu'il édifie dans le Contrat social, c'est le gouvernement de Genève idéalisé.
Idéalisé? Comment?—Genève était un gouvernement démocratique, mais atténué.—En dehors des «habitants», c'est-à-dire les étrangers domiciliés dans la république, et des «natifs», ou fils d'«habitants» (deux classes qui comptaient peu) il y avait les «citoyens», fils de bourgeois et nés dans la ville, et les «bourgeois», fils de bourgeois ou de citoyens, mais nés à l'étranger, ou étrangers ayant acquis le droit de bourgeoisie. Ces deux classes: les «citoyens» et les «bourgeois», formaient ensemble le corps électoral: environ quinze cents votants (on n'était électeur qu'à vingt-cinq ans). Mais, seuls, les «citoyens» pouvaient être membres du gouvernement (appelé «Petit Conseil»).