Or, lorsque Rousseau avait publié le Discours sur l'inégalité, il l'avait dédié à la République de Genève, et particulièrement aux membres du Petit Conseil. Mais ils avaient, paraît-il, reçu froidement cette dédicace; et, tandis que tout le peuple de Genève s'échauffait pour Jean-Jacques, eux seuls avaient montré quelque réserve. Jean-Jacques, nous le savons, leur en avait gardé rancune; et il est donc fort possible qu'en poussant à la démocratie toute pure son tableau idéalisé d'une petite république, il ait voulu ennuyer un peu ces membres privilégiés du Petit Conseil, qu'il avait inutilement traités dans sa dédicace de «magnifiques et souverains seigneurs».
Ce n'est que par là, je crois, qu'on peut «insérer», comme je disais, le Contrat social dans la vie personnelle et intime de Jean-Jacques: Jean-Jacques veut démocratiser Genève par rancune des sentiments trop tièdes du gouvernement genevois à son égard.—Il n'est pas impossible.
D'autre part, il n'était pas nécessaire sans doute, mais il était assez naturel que Rousseau, censeur des mœurs dans ses premiers livres, précepteur d'amour dans la Julie, oracle de l'éducation dans l'Émile, sentît le besoin d'être enfin législateur, pour achever sa mission de bienfaiteur de l'humanité. Car tous ces emplois se tiennent.—Lui-même avait dit dans l'Émile (et l'on y peut voir une amorce au Contrat social):
Comment faire pour que l'homme, dans l'état civil, reste aussi libre que possible, ne subisse pas des volontés particulières et arbitraires, ne subisse que des volontés générales? Il faut substituer la loi à l'homme; armer les volontés générales d'une force réelle, supérieure à l'action de toute volonté particulière.
Bref, c'est l'homme d'un rôle qui a écrit le Contrat social, et c'est aussi l'homme froissé par les «magnifiques seigneurs» de Genève; et c'est le Genevois, fils d'une très petite république; et c'est plus encore le protestant. La «souveraineté du peuple» est un dogme protestant, opposé par les pasteurs du XVIIe siècle au despotisme de Louis XIV. Le ministre Jurieu avait dit en propres termes: «Le peuple est la seule autorité qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes.»
Et, si c'est le protestant qui a écrit le Contrat, ce n'est donc point l'apôtre de la nature; et il paraît en effet impossible de faire rentrer ce livre dans la théorie exposée par les deux Discours. Car le gouvernement «selon la nature», le gouvernement «naturel»,—de quelque façon qu'on l'entende,—ce ne peut évidemment pas être la démocratie absolue, tardif et artificiel produit des métaphysiques politiques, (et qui n'a jamais été réalisée même dans les petites républiques de l'antiquité, où il y avait les «esclaves»): le gouvernement selon «la nature», ce serait le gouvernement le plus ressemblant à l'immémoriale et naturelle institution de la famille; ce serait le gouvernement d'un seul, ce serait la monarchie,—et cela de l'aveu même de Rousseau qui, dans le Discours sur l'inégalité, considère comme le meilleur et le plus heureux le régime patriarcal de la tribu.
Et maintenant voici le dessein du Contrat social, dégagé de toutes les digressions qui l'obscurcissent. Je veux citer d'abord une partie des principes posés par l'auteur, et d'où le reste est déduit:
L'homme est né libre, et partout il est dans les fers («né libre» ne me présente aucun sens; mais passons). Comment ce changement s'est-il fait? Je l'ignore... Qu'est-ce qui peut le rendre légitime («le», c'est-à-dire ce changement de l'homme né libre en homme qui n'est plus libre, c'est-à-dire, au bout du compte, le gouvernement, l'institution sociale)? Je crois pouvoir résoudre cette question.
Il y a, à l'origine des sociétés, un pacte, connu ou supposé. Comment doit se formuler ce pacte? Quelles en doivent être les clauses,—et ensuite le fonctionnement?
...La difficulté peut s'énoncer en ces termes: