Il y a, dit-il, une profession de foi purement civile, dont il appartient au souverain (au peuple souverain) de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de la religion, mais comme sentiments de sociabilité sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle.

Il indique les dogmes de cette religion civile: «l'existence de la divinité puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, la sainteté du contrat social et des lois». Et il conclut ainsi sur ce point:

...Sans pouvoir obliger personne à croire à ces dogmes, le peuple peut bannir de l'État quiconque ne les croit pas; il peut le bannir, non comme impie, mais comme insociable, comme incapable d'aimer sincèrement les lois, la justice, et d'immoler au besoin sa vie à son devoir. Que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas (formule terriblement ambiguë et inquisitoriale), qu'il soit puni de mort; il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant les lois.

Quand on se rappelle que les «dogmes» en question, outre l'existence de Dieu et la vie future, comprennent la sainteté du contrat social et des lois, on croit entendre ici les considérants des arrêts qui, trente ans plus tard, enverront tant de gens,—parmi lesquels Malesherbes, André Chénier et Lavoisier,—à la guillotine pour cause d'incivisme; ce qui donne bien de la saveur à la phrase où Rousseau, tout de suite après, condamne l'intolérance.

Remarquons en passant que ce ne sont pas les athées que les fils politiques de Rousseau prescriraient aujourd'hui: au contraire. Ainsi varie la folie humaine.

Donc, Rousseau décrète la mort contre l'athée relaps.

(Et pourtant, dans la Nouvelle Héloïse, le vertueux Wolmar est athée, et serait donc proscrit de la Genève idéale et condamné à mort s'il y rentrait. Et Jean-Jacques admire Wolmar. Partout ailleurs que dans le Contrat, Jean-Jacques n'est pas intolérant. Il prêche même la tolérance avec une sincérité émue dans la Profession de foi du Vicaire Savoyard. Et justement, lui qui condamne dans le Contrat ceux dont la croyance n'est pas conforme à son orthodoxie, il sera condamné, et à cause du Contrat et à cause de la Profession de foi, par deux autres orthodoxies, celle du Parlement de Paris et celle du Petit Conseil de Genève. Si bien qu'il pourra se dire: Patere quam fecisti legem. Mais assurément il ne se le dira pas.)

Ainsi, le peuple souverain, qui ne devait prendre à chaque citoyen que la part de sa liberté «dont l'usage importe à la communauté», lui prend finalement tout.—Et, comme sans doute Rousseau prévoit qu'il y aura de mauvais esprits qui essayeront de résister ou de se dérober, il imagine par surcroît un tas de magistratures imitées des républiques antiques pour maintenir l'ordre:—la dictature, bien entendu, dans les grandes crises; mais aussi la censure, pour surveiller les mœurs, dénoncer les méchants et réglementer ce qui pourra rester de plaisirs aux malheureux citoyens,—et le tribunat, «conservateur des lois et du pouvoir législatif» et qui «servira quelquefois à protéger le souverain contre le gouvernement» (c'est-à-dire le peuple contre ses commissaires), comme faisaient à Rome les tribuns du peuple, quelquefois à soutenir le gouvernement contre le peuple, comme fait à Venise le Conseil des Dix; et quelquefois à maintenir l'équilibre de part et d'autre, comme faisaient les Éphores à Sparte. (Sentez-vous se dresser ici, déjà, l'appareil du gouvernement de la Terreur?)—Autant de tyrannies ajoutées, et bientôt substituées, plus dures encore, à celle de l'État.

Il est clair qu'après cela il ne peut rester une parcelle de liberté aux citoyens, si ce n'est à ceux qui sont de la clientèle des magistratures gouvernantes.

Quant à l'égalité, voilà longtemps qu'il n'y en a plus trace dans la démocratie pure inventée par Jean-Jacques. Et cependant, ici comme dans les deux Discours, l'égalité semble son suprême idéal. Pourquoi? je n'en sais rien. Amour des symétries abstraites?... A moins de supposer qu'il y eût dans son cœur plus d'envie, plus de rancune des abaissements de sa jeunesse qu'il n'en a laissé paraître dans ses livres: car, il faut le reconnaître, jamais ce sentiment d'envie n'y est confessé. Pourquoi donc cette superstition de l'égalité?