L'égalité n'est pas un droit (quoique la Révolution en ait fait le premier des «droits de l'homme»); et elle n'est pas un fait de nature, ô Jean-Jacques, prêtre de la nature! (Tout ce qu'on peut dire, c'est que le désir de l'égalité coïncide, dans certains cas, avec le désir de la justice).

Elle n'est pas un droit.—«Vous imaginez-vous qu'un homme puisse dire en venant au monde:—J'ai droit à ce qu'aucun homme ne me soit supérieur, n'ait plus de puissance que moi»! (Faguet.) Cela n'a aucun sens. Ce qui est vrai, c'est ceci:—Les hommes ont le devoir de ne pas aggraver les inégalités naturelles et fatales entre les hommes. Le mot droit n'a de sens qu'en corrélation avec le mot devoir.

L'égalité n'est pas non plus un fait de nature. Rousseau ne l'a pas trouvée même chez les hommes primitifs, cela est trop évident. A moins qu'on ne veuille simplement dire:—«Tous les hommes naissent en pleurant, tous meurent dans l'angoisse et la souffrance; tous sont soumis aux mêmes nécessités naturelles, etc..» Mais, de cela même, s'il y a quelque chose à tirer pour le moraliste et pour le chrétien, il n'y a rien à tirer pour l'État.

Je dirai toute ma pensée:—Pourquoi regretter qu'il en soit ainsi? Ou pourquoi s'irriter contre ce qui ne peut absolument pas être autrement? Et enfin pourquoi l'égalité paraît-elle délicieuse et désirable à Rousseau, et l'inégalité odieuse?—L'égalité réelle entre les hommes n'existerait que par leur complète similitude. Et cela ne se conçoit même pas. Les inégalités natives, sauf les cas extrêmes, ne sont pas nécessairement intolérables. On est inégaux, mais on vit tout de même, et on vit sans en souffrir. On est inégaux, mais on est surtout différents.—La page de La Bruyère (De l'homme, § 131): «Il se fait généralement dans tous les hommes des combinaisons infinies de la puissance, de la faveur, du génie, des richesses, des dignités, de la noblesse, de la force, de l'industrie, de la capacité, de la vertu, du vice, de la faiblesse, de la stupidité, de la pauvreté, de l'impuissance, de la roture et de la bassesse. Ces choses, mêlées ensemble de mille manières différentes et compensées l'une par l'autre en divers sujets, forment ainsi les divers états et les différentes conditions, etc.», n'a pas cessé d'être vraie depuis la Révolution.—Louis Veuillot a écrit: «Si je pouvais rétablir la noblesse, je le ferais tout de suite et je ne m'en mettrais pas.» Moi non plus.

Tout ce que doit la société, ai-je dit, c'est, autant que possible,—entendez: autant que le permet l'intérêt général,—de se garder d'ajouter, à l'inégalité qui vient de la nature, un surcroît d'inégalité qui viendrait des lois; c'est, autant que possible, d'appliquer à ses membres un traitement égal.

Or cela est possible dans la vie civile. L'égalité devant le Code, quoiqu'elle soit souvent un leurre, nous paraît chose due. Voltaire ne réclamait que cette égalité-là. Nous l'avons.—Au delà, c'est la chimère. L'égalité politique (suffrage universel) crée des inégalités pires. L'égalité économique, ou collectivisme, serait un fonctionnarisme, donc une hiérarchie, et ramènerait à l'inégalité.

Le Contrat social démontre avec éclat le premier point (que l'égalité politique crée des inégalités pires).

Avant les premières sociétés, au temps des sauvages épars, l'inégalité existe dès qu'ils se rencontrent, et (quoi qu'en dise Rousseau) la plus brutale des inégalités, celle de la force ou de l'adresse physique.

On peut sans doute supposer, à l'origine des sociétés, une sorte de contrat tacite, mais qui, les apports étant inégaux, laisse inégaux les contractants; où les forts et les habiles ont le commandement et la puissance, et les autres seulement un peu de sécurité. (Au reste, sur ces inconnaissables origines, je ne vois rien de plus raisonnable que les hypothèses de Buffon dans la septième Époque de la Nature.)

Mais Rousseau, veut qu'un contrat où les forts auraient bénévolement consenti à se considérer comme les égaux des faibles et n'auraient réclamé aucun privilège, il veut qu'un tel pacte ait pu être conclu ou sous-entendu.—ou (mettons tout au mieux) qu'une société puisse être organisée comme si ce pacte avait été conclu. Soit.