Tous les citoyens, égaux entre eux, votent les lois (et élisent en outre ceux qui sont chargés de les appliquer). C'est le régime du gouvernement direct par le suffrage universel (qu'il est assez étonnant que Rousseau ne nomme pas, soit de ce nom, soit d'un autre équivalent). Mais il est évident que les votes ne seront pas unanimes. Le suffrage universel, c'est la toute-puissance de la moitié des citoyens plus un, et l'autre moitié moins un subit donc des lois qu'elle n'a pas voulues. Et ainsi (je vous dis là des choses bien connues, mais il faut bien les répéter ici), le suffrage universel,—déjà sous le régime parlementaire, mais à beaucoup plus forte raison sous le régime du gouvernement direct par le peuple,—aboutit nécessairement à la tyrannie d'un parti. (Sans compter qu'il aboutit, d'une façon générale, à l'asservissement ou plutôt à la submersion des capables par les incapables, qui sont les plus nombreux.)—Et nous voudrions bien savoir, comment, dès lors, les votants de la minorité pourraient bien demeurer les égaux des votants de la majorité, lesquels peuvent littéralement tout contre les vaincus du suffrage.

Rousseau connaît l'objection. Il la formule ainsi:

Hors le contrat primitif (où l'unanimité est nécessaire) la voix du plus grand nombre oblige tous les autres; c'est une suite du contrat même. Mais on demande comment un homme peut être libre et forcé de se conformer à des volontés qui ne sont pas la sienne. Comment les opposants sont-ils soumis à des lois auxquelles ils n'ont pas consenti?

Et voici sa réponse:

Je réponds que la question est mal posée. Le citoyen consent à toutes les lois, même à celles qu'on passe malgré lui, et même à celles qui le punissent quand il ose en violer quelqu'une. La volonté constante de tous les membres de l'État est la volonté générale; c'est par elle qu'ils sont citoyens et libres. Quand on propose une loi dans l'assemblée du peuple, ce qu'on leur demande, ce n'est pas précisément s'ils approuvent la proposition; mais si elle est conforme à la volonté générale qui est la leur: chacun en donnant son suffrage dit son avis là-dessus, et du calcul des voix se tire la déclaration de la volonté générale. Quand donc l'avis contraire au mien l'emporte, cela ne prouve autre chose sinon que je m'étais trompé et que ce que j'estimais être la volonté générale ne l'était pas. Si mon avis particulier l'eût emporté, j'aurais fait autre chose que ce que j'aurais voulu; c'est alors que je n'aurais pas été libre (IV, 2). (C'est le «droit divin» de la majorité.)

Franchement, cette page n'offre aucun sens. Qu'est-ce donc que la «volonté générale»? Nous comprenons, par le chapitre précédent, que c'est la volonté de ce qui est conforme à l'intérêt général, et que chaque citoyen a toujours et nécessairement cette volonté-là. Soit. Mais qui décidera ce qui est conforme, sur tel point, à la volonté générale ainsi entendue? Ce sera forcément la majorité; et, comme elle n'est pas infaillible, elle aura donc seulement signifié ce qui est conforme, sur ce point-là, non à la volonté générale, mais à la volonté de la majorité, et rien de plus; et la minorité n'en sera pas moins lésée.

Au reste Rousseau, après son énigmatique raisonnement, veut bien ajouter:

Ceci suppose, il est vrai, que tous les caractères de la volonté générale (c'est-à-dire, d'après lui-même, la clairvoyance, la justice et le désintéressement) sont encore dans la pluralité. Quand ils cessent d'y être, quelque parti qu'on prenne, il n'y a plus de liberté.

Mais comment maintenir dans la pluralité «tous les caractères de la volonté générale»? Autrement dit, comment faire que la majorité soit toujours «clairvoyante, juste et désintéressée»? Rousseau ne répond pas parce qu'il n'y a rien à répondre.

En somme, le régime rêvé par Rousseau est tellement horrible, que lui-même, avec son humeur et son orgueil, n'aurait pas pu y vivre un seul jour.—Pourquoi donc l'a-t-il rêvé? Comment ce solitaire, cet homme de tempérament anarchiste, peut-il bien nous proposer cet étatisme exorbitant?