Je vous l'ai dit: pour contredire Montesquieu, pour ennuyer le Petit Conseil; et aussi pour les mêmes raisons qui font que, de nos jours, les anarchistes ont l'air de s'entendre avec les collectivistes. Ils ont sans doute cette pensée secrète qu'ils n'auront qu'à gagner dans une société totalement égalisée, où nulle force, nul groupe traditionnel ne s'opposera à l'accroissement de leur individu[14]. Ainsi, «le socialisme de Rousseau n'est peut-être que le moyen de son individualisme» (Brunetière). D'ailleurs Rousseau ne légifère pas pour lui, mais pour les autres, ce qui le met bien à l'aise.

Et enfin il n'en est point, à une contradiction près. Le Contrat social est remarquable d'incohérence et d'obscurité.—Tantôt Rousseau suppose le «Contrat», tantôt il paraît croire à sa réalité historique.—On ne sait jamais bien s'il constate ou s'il édicte, s'il est Aristote ou s'il est Lycurgue.—C'est un mélange confus de théorie et d'observation prétendue.—Il conseille aux citoyens, sitôt le pacte social conclu, de choisir un législateur, à la manière de Lycurgue ou de Solon; il est lui-même ce législateur: mais, si le peuple est incompétent pour faire sa Constitution, comment se trouve-t-il ensuite si merveilleusement compétent pour faire ses lois?—Après avoir raillé Montesquieu sur la division des pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire), il y revient lui-même en séparant les pouvoirs délégués aux commissaires de la nation, etc., etc.

Je vous avoue que je flaire dans le Contrat social quelques traces de dérangement d'esprit. Il y a des choses que Rousseau y a mises, comme ça,—et bien qu'elles contredisent par l'esprit la plus grande partie de son œuvre,—parce qu'elles lui ont passé par la tête,—ou parce qu'elles sont remontées en lui d'un vieux fond atavique. J'ai déjà noté la confusion calviniste de la politique et de la morale. Il y faut joindre un passage tout à fait odieux,—dont on retrouverait peut-être l'origine chez quelque écrivain protestant,—un passage où tout l'antipapisme de sa première éducation lui revient (avec le désir peut-être de flatter ses coreligionnaires de Genève); où il refuse aux «chrétiens romains» la possibilité d'être de bons citoyens parce que le chef de leur religion ne réside pas dans leur patrie; où enfin, après avoir explicitement banni les athées de sa république, il en bannit implicitement les catholiques. Page homicide, génératrice et conseillère de persécutions; page écrite pourtant par un futur persécuté, et de qui? Des protestants.

Tel est le Contrat social. Entrepris «pour rendre les hommes libres et heureux», il se trouve que c'est un des plus complets instruments d'oppression qu'un maniaque ait jamais forgé.


Et maintenant, vous allez voir Rousseau ruiner lui-même son utopie, et dans le moment où il la construit, et après l'avoir édifiée.

Dans son livre même, il nous confesse qu'à l'heure actuelle, les hommes, en général, sont trop corrompus par la société pour que le Contrat social leur convienne. Il conviendrait tout au plus à de très petites cités: Genève, Berne. En réalité, il ne convient complètement qu'à des peuples à la fois très petits et encore jeunes, et qui peuvent encore supporter un législateur à la manière antique: la Corse, par exemple. Rousseau le dit en propres termes:

Il est encore en Europe un peuple capable de législation, c'est l'île de Corse. La valeur et la constance avec laquelle ce brave peuple a su recouvrir et défendre sa liberté (avec Paoli) mériterait que quelque homme sage lui apprît à la conserver. J'ai quelque pressentiment qu'un jour cette petite île étonnera l'Europe.

(Elle l'a étonnée, mais pas du tout de la façon qu'avait pressentie Jean-Jacques.)

Ainsi, c'est entendu, le gouvernement du Contrat social n'est fait que pour les très petits États. Et encore, cette petitesse est-elle une condition suffisante? Rousseau ne le croît pas.