Il écrit:
Que de choses difficiles à réunir ne suppose pas ce gouvernement! Premièrement un État très petit, où le peuple est facile à rassembler et où chaque citoyen peut aisément connaître tous les autres; secondement, une grande simplicité de mœurs qui prévienne la multitude d'affaires et de discussions épineuses; ensuite beaucoup d'égalité dans les rangs et les fortunes, sans quoi l'égalité ne saurait subsister longtemps dans les droits et l'autorité; enfin peu ou point de luxe, car le luxe est l'effet des richesses, ou il les rend nécessaires; il corrompt à la fois le riche et le pauvre, l'un par la possession, l'autre par la convoitise...; il ôte à l'État tous ses citoyens pour les asservir les uns aux autres, et tous à l'opinion...
...Ajoutons qu'il n'y a pas de gouvernement si sujet aux guerres civiles et aux agitations intestines que le démocratique ou populaire...
...S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes.
Ainsi, il ne convient pas même aux Corses. Alors à qui convient-il? Et pourquoi avoir écrit le Contrat social?—Ici, comme pour la Julie, comme pour l'Émile, les amis de Rousseau disent (en de meilleurs termes): «Oui, cela paraît idiot, mais c'est très noble: c'est un idéal que Rousseau propose et dont il serait beau de se rapprocher.»—Pourquoi? Il y a des «idéaux» qui ne sont pas désirables du tout. Tel idéal implique une telle méconnaissance des réalités, ou des sentiments si suspects chez ceux qui l'ont conçu ou prôné, qu'il peut être très dangereux même d'aspirer à un idéal de cette louche espèce-là. «Idéal, idéal», cela est bientôt dit, et ce n'est pas du tout synonyme de bon, de généreux ou d'utile.
Enfin, voilà le fait, Rousseau, même dans le Contrat, avoue que le gouvernement du Contrat est absolument inapplicable. Et il le confessera encore mieux, un peu plus tard, dans ses lettres.
Nous sommes habitués à ces palinodies. Nous l'avons toujours vu atténuer ou même démentir dans sa correspondance les paradoxes trop agressifs ou trop déraisonnables qu'il avait mis dans ses livres.—En outre, il devait être d'autant plus disposé à renier le Contrat, que, tout de même et quoi qu'on ait fait pour l'y rattacher, le Contrat est en assez vif désaccord avec ses autres ouvrages.[15] (Dans ceux-ci il a coutume d'accorder le moins possible à l'institution sociale; dans celui-là, il livre à l'institution sociale l'homme tout entier.)—Enfin, quelques années ont passé. Ces Genevois, pour qui surtout il avait écrit son livre, l'ont odieusement persécuté. C'est le moment où il écrit au Corse Butta-Foco:
J'aime naturellement autant votre clergé (le clergé catholique), que je hais le nôtre. J'ai beaucoup d'amis parmi le clergé de France, et j'ai toujours très bien vécu avec eux.
Il écrit à d'Ivernois (13 janvier 1767):
Vous avez pu voir dans nos liaisons que je ne suis pas visionnaire, et dans le Contrat social je n'ai jamais approuvé le gouvernement démocratique.