Oui, depuis que tes yeux allumèrent ma flamme,
Je respire bien moins en moi-même qu'en toi;
L'amour semble avoir pris la place de mon âme,
Et je ne vivrais plus s'il n'était plus en moi.
Vous qui n'avez point vu l'illustre Parthénice,
Bois, fontaines, rochers, agréable séjour,
Souffrez que jusqu'ici son beau nom retentisse,
Et n'oubliez jamais sa gloire et mon amour.
Lamartine, au même âge que Racine, et alors qu'il imitait Parny, faisait des vers de ce genre. Il aurait très bien pu écrire ceux-là,—avec un peu moins de symétries.
À son retour d'Uzès, nous retrouvons d'abord Racine à l'hôtel de Luynes. Il fait un peu ce qu'il veut, étant orphelin de père et de mère. Mais, en outre, le 12 août 1663, sa bonne grand'mère, Marie des Moulins, meurt à Port-Royal. Son grand-père Sconin, très vieux, est à la Ferté-Milon, où il mourra en 1667. Jean Racine est libre. Il n'a plus personne pour le gêner si ce n'est, là-bas, à Port-Royal-des-Champs, sa tante, la mère Agnès de Sainte-Thècle, qui prie pour lui; qui lui envoie de temps en temps, sans se lasser, des lettres de reproches plaintifs et d'exhortations; qui, durant tout le temps de sa gloire et de ses erreurs, continuera de prier et de lui écrire et qui, patiente et jamais découragée, mettra quinze ans à le ramener à Dieu.
En attendant, Jean Racine se donne tout entier à sa vocation profane. Il se pousse tant qu'il peut. Il fait pour cela tout ce qu'il faut. Il fait des poésies «officielles», de peu d'éclat, mais d'une forme pure (Sur la convalescence du roi; la Renommée aux Muses), qui lui valent des gratifications royales. La Renommée aux Muses, insignifiante de fond, mais admirablement rythmée, lui vaut d'abord la connaissance, puis l'amitié de Boileau (à qui l'obligeant Vitart avait soumis la pièce), puis la protection du comte de Saint-Aignan et, par lui, l'entrée à la cour. Racine écrit à Le Vasseur en novembre 1663:
Je ne l'ai pas trouvé aujourd'hui (le comte de Saint-Aignan) au lever du roi; mais j'y ai trouvé Molière, à qui le roi a donné assez de louanges, et j'en ai été bien aise pour lui; il a été bien aise aussi que j'y fusse présent.
Racine est, dès lors, très répandu dans le monde des théâtres; il connaît des comédiens et des comédiennes; et c'est, je pense, vers ce temps-là, que l'élève de ces messieurs, si sage encore à Uzès, cesse décidément d'être le digne neveu de la mère Agnès de Sainte-Thècle.
Il ne rêve que théâtre. D'abord parce qu'il se sent le don. Et puis parce qu'il est pratique. Le théâtre était alors (et il est resté) le moyen le plus rapide de gagner la réputation. Mais, en outre, le nombre des auteurs dramatiques était, même relativement, beaucoup moindre qu'aujourd'hui. On compterait assez facilement ceux d'alors. C'est sans doute que le théâtre rapportait peu (même en comptant les présents que pouvait valoir aux auteurs la dédicace de leurs pièces imprimées) et qu'il n'était pas la spéculation commerciale, souvent excellente, qu'il est de nos jours.
D'autre part, il n'y avait à Paris (je laisse les bouffons italiens et les divers tréteaux du Pont-Neuf et des foires Saint-Laurent et Saint-Germain) que trois théâtres (Marais, Hôtel de Bourgogne, Palais-Royal) pour cinq cent mille habitants; et qui ne jouaient que trois jours par semaine (les mardis, vendredis et dimanches) et sept ou huit mois de l'année, et dans des salles qui ne contenaient pas plus de sept à huit cents spectateurs. Vous penserez là-dessus qu'il devait être plus difficile à un débutant de se faire jouer. Mais le public de la tragédie n'était pas, en somme, très nombreux. Songez qu'il faut une rude application et quelque littérature pour suivre la plupart des tragédies des deux Corneille, et seulement pour en saisir le sens à l'audition. Même celles de Quinault, d'un style plus aisé, mais diffus et mou, ne sont pas toujours faciles à entendre. Il fallait de toute force que le public de la tragédie fût d'une culture moyenne supérieure à celle de notre public. À cause de cela, il était assez restreint. Le peu de vente des tragédies imprimées le montre d'ailleurs. C'était, en tout, quelques milliers de gentilshommes, de bourgeois et d'étudiants. Les spectateurs étaient toujours les mêmes. Les pièces se jouaient, en moyenne, quinze ou vingt fois. Quand on allait à quarante, c'était un gros succès. (Timocrate seul atteignit quatre-vingts.) Il fallait donc souvent changer l'affiche. Oui, je crois que les débuts étaient plus faciles aux jeunes gens.
Ils furent très faciles à Jean Racine. En 1664, Molière lui joua la Thébaïde ou les Frères ennemis. Si ce fut Molière qui lui en indiqua le sujet, dans quelle mesure Molière l'aida ou le conseilla, c'est ce que nous ne savons pas exactement, car les témoignages sur ce point (Grimarest et les frères Parfait) sont suspects ou contradictoires. La pièce eut ce qu'on appellerait aujourd'hui un «joli succès».