J'ai nommé Molière; j'avais nommé La Fontaine et Boileau. En y ajoutant Chapelle, Furetière et, si vous voulez, Vivonne et Nantouillet, sans oublier nos vieilles connaissances: Vitart, le gentil abbé Le Vasseur, l'ivrogne d'Houy et l'ivrogne Poignant, nous avons à peu près tous les amis de jeunesse de Racine. C'est avec eux que, dans ces années-là, Racine vit à l'ordinaire, assez librement, semble-t-il, et qu'il fréquente les cabarets célèbres du Mouton blanc, de la Pomme de pin ou de la Croix de Lorraine.

Molière, né le 15 janvier 1622, avait dix-huit ans de plus que Racine, né le 20 ou 21 décembre 1639. Molière, en 1664, était déjà un personnage. Il avait fait les Précieuses, le Cocu, l'Étourdi, le Dépit, l'École des maris, les Fâcheux, l'École des femmes, la Critique, l'Impromptu, et il allait faire le Misanthrope. C'était pour Racine un grand aîné, un maître. Il devait agir sur Racine de diverses façons.

D'abord littérairement, en le disposant à rompre avec le précieux et avec le doucereux, en lui inspirant le goût du naturel et de la vérité.

Il dut agir encore sur Racine par sa compagnie même et son contact, par le spectacle de sa liberté d'esprit, et de ses souffrances morales, et de sa vie si tourmentée, et peut-être par les confidences d'une expérience très étendue et très amère.

Car il semble bien que Molière fut toujours un malheureux. Il avait reçu une éducation de gentilhomme (condisciple du prince de Conti au collège de Clermont, auditeur de Gassendi en compagnie de quelques fils de famille, puis étudiant en droit à Orléans), lorsqu'une vocation irrésistible ou, si vous voulez, un irrésistible goût de l'aventure, de la bohème—et de la gloire—l'entraîna vers le théâtre et lui fit, douze ans entiers, courir la province avec sa troupe vagabonde. Ces douze années, nous ne les connaissons pas; mais, par ce que nous savons de la province à cette époque, et des préjugés d'alors contre les comédiens, ces douze années durent être rudes et humiliantes. Il avait dû beaucoup souffrir (et souffrit d'ailleurs toute sa vie) dans son orgueil; et, quand Racine le rencontra, il devait souffrir terriblement dans son cœur; car il venait d'épouser Armande Béjart, fille de Madeleine, son ancienne maîtresse.

Vous connaissez la Vie de Molière, par Grimarest, publiée en 1705. C'est, en bien des endroits, un roman biographique. Toutefois, Grimarest, né en 1659, avait pu connaître beaucoup d'anciens amis ou camarades de Molière. Il nous dit «qu'il n'a point épargné les soins pour n'avancer rien de douteux» (page 4). Ailleurs, à propos de la brouille de Molière et de Racine, il écrit:

J'ai cependant entendu parler à M. Racine fort avantageusement de Molière; et c'est de lui que je tiens une bonne partie des choses que j'ai rapportées.

Et Grimarest, sorte de «reporter», cicerone, à Paris, pour les étrangers, dut certainement aussi interroger Boileau (mort seulement en 1711). Je pense qu'on peut assez souvent croire Grimarest. (Je n'en dis pas autant du petit pamphlet, d'ailleurs délicieux, de la Fameuse Comédienne ou Histoire de la Guérin (Francfort, 1688), les pages exceptées où Molière se confesse à Chapelle.)

… La Béjart, raconte Grimarest, aimait mieux être l'amie de Molière que sa belle-mère; ainsi il aurait tout gâté de lui déclarer le dessein qu'il avait fait d'épouser sa fille. Il prit le parti de le faire sans en rien dire à cette femme. Mais, comme celle-ci l'observait de fort près, il ne put consommer son mariage pendant plus de neuf mois.

Pendant ces neuf mois, il est surveillé et menacé par Madeleine Béjart. Un matin, Armande va se jeter dans l'appartement de Molière, résolue de n'en point sortir qu'il ne l'eût reconnue pour sa femme, ce qu'il fut contraint de faire: