La femme danse seule et ne danse pas pour son plaisir. Elle n'est que l'esclave obéissante dont la tâche est de réveiller les désirs du maître. Sa danse n'est qu'une série d'attitudes lascives. Ce qu'elle traduit, il serait impossible de le dire honnêtement. Ce n'est, en réalité, qu'un chapitre de l'ars amatoria ou de ce que l'empereur Domitien appelait du nom de clinopalè, une entrée, un préambule, une exhortation patiente aux vieux pachas fatigués. Elle est d'un caractère éminemment privé et intime. Elle peut, dans le cadre resserré et dans le demi-jour d'une chambre mauresque, intéresser par la souplesse des mouvements et par l'harmonie des lignes et des contours un curieux, un voluptueux, un artiste. Dans une baraque où tout le monde entre pour vingt sous, elle devient tout bonnement un plaisir de collégiens vicieux, une excitation éhontée à la débauche.

Or, il est certain que nous n'avons pas besoin de ces encouragements-là.

Sans doute, depuis un peu plus de deux siècles, nous avons la danse des premiers sujets d'Opéra, qui est, elle aussi, un solo et un spectacle. Mais quelle différence! Cette danse-là n'exprime rien de déterminé. C'est une acrobatie savante et délicieuse, qui n'éveille en nous que des idées de grâce, de douceur, de légèreté surnaturelle. Un corps de femme qui semble ainsi presque affranchi des lois ordinaires de la pesanteur n'apparaît plus comme un instrument de volupté. Il est angélique à demi, tant on sent qu'un esprit subtil, répandu dans toutes ses parties, le gouverne harmonieusement, l'ennoblit et l'allège. On dirait parfois une âme qui danse sous une forme visible, mais charnelle à peine. Rien n'était d'une élégance plus chaste que la danse de Mlle Beaugrand—ou même de cette Cornalba pour qui Meilhac éprouva un sentiment d'une spiritualité si pure qu'un jour il commanda son portrait sans lui avoir jamais adressé la parole.

Nos ballerines ne dansent qu'avec leurs jambes, ces jambes fuselées, intelligentes, capables de mille mouvements divers. Les bestiales almées dansent avec leur bassin, qui ne connaît qu'un mouvement, toujours le même.

Notez qu'à cause de cela, le costume de nos danseuses d'Opéra est exactement le contraire de celui des almées. Le tutu et la jupe forment un nuage blanc, comme celui dont s'enveloppait la pudique Junon, où disparaissent le ventre et la croupe, toute la partie massive et brutale de ce «corps féminin qui tant est tendre, poly, souëf, si prétieux». Mais les peuples obscènes couvrent soigneusement la gorge et les jambes de leurs danseuses, et découvrent le reste.

La danse des gitanes, ardente, cynique et farouche, est cependant déjà supérieure, moralement, à ces danses ombilicales et solitaires de l'impur Orient. L'homme y est mêlé et y joue son rôle. Cette danse exprime donc un état de civilisation où la femme est moins avilie, où elle est autre chose que la servante des plaisirs de l'autre sexe. Il s'y déroule de petites comédies d'amour, où la femme résiste, où il faut la conquérir. C'est une danse, non plus de harem, mais de place publique. Elle sort de l'ombre honteuse des exercices secrets pour s'élever à la dignité relative d'un jeu de théâtre, d'un divertissement scénique. Certes elle n'est pas chaste, et toute la fureur d'un sang chauffé par le soleil y éclate brutalement. Mais la provocation à ce qu'on n'ose dire y est moins directe. Elle laisse au spectateur les yeux et l'esprit assez libres pour goûter un plaisir d'art. C'est une oaristys d'une allure un peu violente, voilà tout.

Notre vraie danse à nous (valse, quadrille, et j'ajoute nos danses historiques et toutes celles de nos provinces) est toujours un duo, et n'est un spectacle que par rencontre, jamais par destination.

Ces deux tableaux: une almée qui tortille ses hanches pour distraire un homme à turban étendu sur des tapis,—et un couple de valseurs où la femme est enlacée par l'homme et tourne en s'appuyant sur lui,—sont deux symboles des plus instructifs. Ils traduisent aux yeux, avec une clarté saisissante, les rapports sociaux des deux sexes dans l'Orient et dans l'Occident. Nous dansons, nous, avec nos femmes, et pour nous amuser. Et, jusque dans ce frivole divertissement, l'homme traite la femme comme une égale et comme une associée. L'attitude de l'un et de l'autre y répond exactement à leurs fonctions respectives dans les sociétés occidentales: elle, pliante, à demi blottie, se prêtant avec une soumission volontaire aux mouvements qu'il imprime; lui, plus ferme sur ses jarrets, la tête plus droite, commandant et dirigeant les évolutions, enfermant sa compagne dans une étreinte qui à la fois la détient et la défend, et, là comme au foyer, jouant son rôle de protecteur respectueux et tendre.

Il faut d'ailleurs remarquer que nos danses sont des réunions. Le triste solo de la danse orientale raconte la séquestration de la femme, la jalousie du maître, l'isolement des sexes. Mais nos bals traduisent notre profond instinct de sociabilité. Même, la plupart de nos vieilles danses, la pavane, la chacone, n'étaient qu'un ingénieux enchaînement de saluts, de révérences, de gestes galants et courtois, et ne faisaient guère qu'ajouter un rythme et une cadence au cérémonial compliqué de la politesse d'autrefois.

Le malheur, c'est que nous dansons mal. Car si nous dansions bien, ce serait charmant.