... Je sens partir l'immense joie
D'espérer et de demander;
Et sur elle je m'apitoie,
En songeant qu'elle peut céder.
.........
Nos victoires sont leurs défaites.
Sa chute proche l'amoindrit;
Je pense aux choses imparfaites
De son corps et de son esprit.
.........
Hélas! je les connais d'avance.
Tous les mots qu'elle me dira.
.........
J'entends déjà l'aveu funeste
Qui de sa bouche va sortir,
Et par moments je la déteste
D'être obligé de lui mentir...
Etc.
Vous vous dites: «Ainsi, ce sont là les vers d'amour de ce monsieur? Ce n'était pas la peine de tant se fatiguer sous mon balcon. Ah! la singulière façon d'aimer!»
Oui, ma cousine, la singulière façon! C'est celle de M. Georges de Porto-Riche (l'auteur de la Chance de Françoise), dans un petit livre mélancolique, élégant et sec, avec un rien de brutalité au fond: Bonheur manqué. Le poète se figure aimer, soigne et cultive cet amour, séduit et subjugue une femme de bien, se fait souffrir, la fait pleurer et la plante là en lui disant des choses désagréables,—tout cela sans lui avoir jamais adressé la parole et sans l'avoir effleurée du bout du doigt. N'est-ce pas admirable?
Mais voilà! nous sommes, comme vous savez, des «cérébraux». Et nous sommes aussi des «égotistes», ce qui revient à peu près au même. Ce petit livre est bien d'aujourd'hui, hélas! C'est comme qui dirait l'Intermezzo de Robert Greslou (oh! avant la période criminelle). Je vous l'envoie, cependant,—d'abord parce qu'il est très distingué,—et puis pour vous mettre en garde contre l'amour des hommes de lettres, principalement de ceux qui ont entre vingt-cinq et trente-cinq ans. J'ai le devoir de vous avertir, ô ma sage cousine, en ma qualité de vieux parent.
Paris, 3 juillet.
J'ai fait hier soir, ma cousine, un tour à la foire de Neuilly. Rien de bien nouveau. Je constate que les baraques où la statue de Galathée se change en une jolie créature vivante, puis en un squelette qui disparaît dans un buisson de roses, se sont fort multipliées. On en rencontre une tous les vingt pas. Je dois dire pourtant que la «baraque-mère» (celle dont l'imprésario porte un nom hongrois ou polonais) garde sa supériorité. On y voit une mulâtresse fort piquante qui répond au nom de Zora,—qui y répond même avec beaucoup d'empressement et d'aménité.
Au reste, c'est toujours la même chose. Partout, les infâmes musées anatomiques, les chevaux de bois mus par la vapeur et les manèges de vélocipèdes, d'aérostats et de transatlantiques nous rappellent, jusque dans ce lieu qui devrait être consacré aux divertissements naïfs, que nous sommes dans le siècle de la science et de l'industrie. Seules, quelques femmes géantes et quelques somnambules extralucides représentent encore l'ingénuité des foires du bon vieux temps.
J'ai eu le regret de ne point retrouver Mlle Emma, la dompteuse de puces, à qui j'avais pris l'an dernier une interview des plus instructives. Cette aimable fille aurait-elle été dévorée par ses pensionnaires?