Heureusement, Marseille est toujours là, et Marseille continue d'être à la mode. Son public est, à peu de chose près, celui des mardis de la Comédie Française et des réceptions de l'Académie... On s'amuse d'autant plus qu'on finit par connaître intimement les artistes, «les hommes les plus forts du dix-neuvième siècle», comme dit l'enseigne: Monsieur Gaston, l'hercule en maillot noir, tout à fait distingué et sympathique, l'éternel Bamboula, et ce grand diable qui a si mauvais caractère et qui, lorsque les autres «travaillent», passe son temps à crier: «Il a touché!» pour taquiner le public et animer la séance.

On se passionne, on crie: «Oui, oui!—Non, non!» Hier, comme le grand diable (j'ai oublié son nom) recommençait sa plaisanterie habituelle, Marseille, de son balcon, a réclamé le silence et a laissé tomber ces paroles: «Ici, y a que le public et moi qu'est juge!»

Généralement, c'est pour «l'amateur», pour «l'homme du monde» que l'on prend parti, comme s'il était un des nôtres et comme s'il nous représentait, nous les profanes. Cette fois, l'homme du monde était sec comme un clou et noir comme une taupe; il portait ces mots tatoués sur la poitrine: «République française», et un portrait de femme (quelque marquise!) sur un de ses biceps. Il glissait comme une anguille entre les bras de son adversaire et a si bien lassé le gros homme qu'il a fini par le faire «toucher». Nous ne nous tenions pas de joie. Bravo, l'amateur!

C'est un spectacle très attachant, je vous assure. Je ne parle pas seulement du plaisir que donnent aux yeux le jeu magnifique des muscles sous la peau, la beauté des lignes mouvantes, l'imprévu des raccourcis michelangélesques. Mais peut-être que cette lutte corps à corps, qui est (sauf la convention de la «main plate») la lutte primitive, celle de l'âge de la pierre, plaît au vieil anthropoïde qui vit dans chacun de nous. Je trouve, sans bien savoir pourquoi, ces combats entre deux hommes beaucoup plus intéressants que les luttes entre l'homme et l'animal (par exemple, les courses de taureaux). Les anciens étaient de cet avis: ils ne voyaient rien au-dessus des combats de gladiateurs. On y reviendra.


G..., 4 juillet.

Ce matin, ma cousine, en fouillant dans une vieille armoire où dorment de vieux livres, j'ai mis la main sur un almanach révolutionnaire. Le bouquin est intitulé: Annuaire du cultivateur pour la troisième année de la République, présenté le 30 pluviôse de l'an IIe à la Convention nationale, par G. Romme, représentant du peuple.»

J'ai relevé, dans la préface, une phrase exquise: «L'année présente est la 1795e pour les peuples esclaves, c'est la troisième de la République française. Depuis 1564, par ordre d'un roi fanatique et cruel, Charles IX, l'année commençait au 1er janvier, onze jours après le solstice d'hiver, etc...» Il fallait, en effet, être bien cruel et bien fanatique pour faire commencer l'année ce jour-là!

Je feuillette ce vénérable almanach. Il n'y a pas à dire, les noms des mois sont délicieux,—et bien commodes pour les poètes, à qui ils fournissent de jolies rimes. C'est une joie que d'accoupler pluviôse et grandiose, idéal et floréal, chimère et brumaire, rayon d'or et messidor. Les noms de fleurs, de légumes et d'arbres, qui marquent chaque jour du mois,—avec un nom d'animal à chaque quintidi et, à chaque décadi, un nom d'instrument agricole—tout cela ne me déplaît pas non plus. Ce calendrier sent bon la terre et la vie rustique. Si, après le grand dérangement révolutionnaire, on n'avait plus rien dérangé, j'aurais ainsi daté ma lettre: «Sextidi 16 messidor»; et ce serait aujourd'hui la fête du Tabac. (C'eût été hier celle du Chamois, et ce serait demain celle de la Groseille.) Cette manière de dater ne manquait point de grâce.

Pourtant, je préfère peut-être encore celle à laquelle nous sommes revenus, parce qu'elle nous rattache aux siècles passés et qu'elle marque chacune de nos fugitives journées de quelque souvenir des anciens hommes. «Jeudi 4 juillet», cela veut dire: «Jour de Jupiter, quatrième jour du mois de Jules César» (de ce Jules César dont Paul Bourget fait le premier des dilettantes). Et, près du souvenir antique, voici le souvenir chrétien. Je consulte l'almanach de cette année, et, au lieu de la fête du Tabac, je trouve celle de sainte Berthe...