Qui cela, sainte Berthe? Serait-ce la reine Berthe aux grands pieds? Pour me renseigner, je tire de la vieille armoire un autre vieux livre: «Les Vies des saints pour tous les jours de l'année, par le R. P. Ribadeneira, traduction française, revue par l'abbé E. Daras.» Je cherche à la date du 4 juillet. Pas de sainte Berthe pour un sou, mais une sainte beaucoup plus inattendue: sainte Godolène!

Va pour sainte Godolène! Elle vivait au onzième siècle et était née à Boulogne-sur-mer. L'excellent Ribadeneira commence son pieux récit en ces termes:

«Les peines du mariage sont si grandes, et son fardeau si lourd, qu'il est impossible de les supporter sans le secours de la grâce divine; et quand le mari est grossier, cruel et plus brutal qu'humain, c'est un joug intolérable à une femme. Et comme, à cause de nos péchés, nous voyons arriver tous les jours de semblables inconvénients, je veux, pour la consolation des femmes mariées, écrire la Vie et le martyre de sainte Godolène, qui fut mariée et martyrisée par son mari.»

Cette histoire de sainte Godolène, je vous la dirai demain, ma cousine, pour votre édification.


G..., 5 juillet.

Donc, ma cousine, Godolène, ou Gudelaine, ou Gudule (comme il vous plaira de l'appeler), était «belle de corps et d'esprit». Un gentilhomme flamand, Bertulf, la demanda en mariage à cause de sa beauté. Mais il la prit en grippe le jour même de la noce. Il faut dire qu'il y fut incité par sa mère, qui avait désapprouvé ce mariage. Car la belle-mère de l'époque carlovingienne ressemblait déjà à celle de nos vaudevilles et de nos chansons de café-concert. Puis, Bertulf enferma sa femme, sous la garde d'un valet brutal, qui avait ordre de ne lui donner qu'un petit morceau de pain par jour. Mais «elle sustentait son âme d'oraison». Finalement, il la fit étrangler et jeter à l'eau par deux domestiques. Après quoi il se convertit, instantanément. «Il fit pénitence et mourut au monastère de Saint-Vinoce.» On garda, dans un couvent de filles de l'ordre de saint Benoît, un peu du sang que Gudelaine, étranglée, avait rendu par le nez et par la bouche; et, comme Gudelaine avait été patiente et douce dans les épreuves, ce sang faisait des miracles tant qu'on voulait. C'est tout.

Je feuillette le gros livre, en regrettant que ce ne soit qu'une pauvre réduction de l'immense et paradisiaque Légende dorée. Voici le pendant de l'histoire de Gudelaine. C'est celle de saint Gengoul, gentilhomme bourguignon du huitième siècle, qui fut assassiné par l'amant de sa femme. Le pieux hagiographe nous dit: «Étant parvenu à l'âge viril, Gengoul épousa une femme de non moindre qualité que lui, mais fort différente de mœurs; ce que Notre-Seigneur permit afin que sa patience fût éprouvée.» Elle le fut. Et encore: «Il s'adonnait souvent à la chasse pour éviter l'oisiveté.» Cela paraît être un des plus beaux traits de sa vie.

Il y a là une quantité de saints et de saintes des temps mérovingiens et carlovingiens, qui meurent assassinés. Toutes ces «vies de saints» donnent l'idée d'une humanité extraordinairement naïve et beaucoup plus violente, semble-t-il, que ne fut jamais l'humanité latine ou grecque, même aux époques primitives.

De jolies fleurs d'ingénuité çà et là. Sainte Marie l'Égyptienne y est couramment appelée «la sainte pécheresse». Je note cette phrase en passant: «Elle confessa à Zozime qu'elle avait passé vingt-sept ans en toutes sortes de lascivetés, non pour or ni pour argent, ou pour autre récompense que ce fût, mais pour satisfaire à sa sensualité.» Elle eût donc été moins criminelle, aux yeux du saint narrateur, si ses vices lui avaient rapporté quelque chose?