Une anecdote charmante, pour finir. Je l'emprunte à la Vie de saint Macaire d'Alexandrie:
«Une fois, on offrit à saint Macaire des raisins d'une grosseur et d'une beauté singulières. Le saint, voulant se mortifier, les envoya à un frère qui était malade. Celui-ci, par le même motif, les fit passer à un autre frère. Ces raisins parcoururent ainsi toutes les cellules du désert, jusqu'à ce qu'un religieux, ignorant qui les avait donnés le premier, les renvoyât à Macaire. Celui-ci, admirant la retenue de ses frères, en loua Dieu et dit: «Je n'y toucherai pas non plus.»
Vous trouverez, ma cousine, que mon billet manque étrangement d' «actualité»? C'est que, blotti dans l'herbe et dans les feuilles, je suis aussi loin de Paris que si je vivais dans la cellule de Macaire, au désert d'Égypte. Ce Macaire avait commencé par être confiseur et par «vendre des dragées» à Alexandrie. Ainsi j'ai essayé de vendre à mes contemporains de fades confiseries, telles que petits contes, petites chroniques, petits feuilletons et autres riens: et voilà que, retiré du monde comme Macaire, je sens présentement que tout est vain, hormis de regarder couler l'eau et de sommeiller à l'ombre. J'en suis, dis-je, persuadé pour quelques jours encore.
Danse du ventre au café tunisien, danse du ventre au café algérien, danse du ventre au théâtre égyptien, danse du ventre en face. Que de ventres à cette Exposition, que de ventres!
Elle est vilaine, cette danse. Si seulement elle était voluptueuse! Mais point. Ce n'est qu'un paquet d'entrailles que l'on secoue en mesure. Les filles qui font cela (et qui sont médiocrement belles) le font avec une indifférence parfaite, comme elles rameraient des choux. Est-ce bien la même danse que j'ai vue là-bas, à Laghouat, dans une chambre de six mètres carrés, et qui m'est restée comme une vision de rêve? Non, non, cela n'est pas possible. Almée Farida, almée Adila, ayez un peu plus l'air de vous souvenir que vous êtes des almées, et songez à tout ce que ce nom magique représente pour des bourgeois d'Occident!
Avec quelle lenteur et de quel air d'immense ennui, à ce théâtre égyptien, les deux Druses du mont Liban promènent dans l'air leurs grands sabres courbes et les cognent sur leurs petits boucliers! Et comme il a l'air de s'ennuyer aussi, le nègre du Kordofan! Il a beau porter un miroir dans ses cheveux crépus et secouer, avec un bruit de cailloux, sa ceinture composée de pieds de chèvre: comme il est banal! comme il est négligeable! je dirais presque: comme il est pâle, ce nègre!
Oh! je ne conteste point l'authenticité de provenance de ces diverses exhibitions. Mais tout ce pauvre exotisme transporté hors de son cadre naturel devient grossièrement forain ou, qui pis est, tout à fait insignifiant. On trompe le public, on lui travestit et on lui rapetisse l'univers en lui laissant croire qu'une douzaine de baraques de la foire au pain d'épice peuvent contenir et reproduire aux yeux l'infinie variété de la face du monde. Et il sort de ces spectacles un peu plus mal renseigné que s'il n'avait rien vu.
Je dois dire pourtant que l'homme qui montre «des singes du Soudan et des serpents du désert libyen» n'est pas ennuyeux. C'est, paraît-il, «l'Arabe Gouma, psylle de la secte des Raffaï». Je le croirais plutôt de celle des ruffians, car il a l'air d'un simple voyou du Caire. Il commande à son singe savant en tirant sur son collier, d'un coup rude et sec, et qui doit faire grand mal à la petite bête. Le singe fait les tours que font les singes, puis on lui livre un serpent, un pauvre diable de serpent, qu'il fait sauter en l'air et avec lequel il s'amuse. Mais où il n'a plus l'air de s'amuser, c'est quand le montreur lui enroule le reptile autour de la queue et l'oblige à marcher avec cet ornement. Ainsi l'homme torture le singe, le singe torture le serpent, et l'homme torture le singe avec le serpent. On rapporte de là une assez rare impression de brutalité; c'est comme un joli raccourci de la cruauté universelle...