Paris, 11 juillet.

Paris s'amuse, ma cousine. Tous les soirs, du Gymnase jusqu'au Trocadéro, par les rues et les places où le gaz et l'électricité mêlent leurs lumières d'or et d'argent et où s'entre-croisent sans fin les milliers de lanternes des voitures, c'est un fourmillement, un grouillement énorme de gens qui vont à leur plaisir. C'est vraiment aujourd'hui que Paris a l'air d'une ville qui se damne. Il devait y avoir quelque chose de cette douce folie et de cette aimable fièvre dans la bonne ville de Ninive quand le prophète Jonas y entra... Je vous avouerai même que lorsqu'on jouit comme moi de ces délices depuis tantôt trois mois, on a par moment de fortes envies de s'en aller quelque part où l'on s'amuse moins.

Toutefois, j'ai été très content de voir, cette nuit, le bal des exposants au palais de l'Industrie. Je ne parle point de la réelle splendeur du décor: la fête était surtout amusante par ses extraordinaires proportions et par la variété inouïe des têtes assemblées. C'est, à coup sûr, la réunion d'hommes et de femmes la plus bariolée que j'aie jamais vue. Je m'étais assis avec un ami dans un coin; nous regardions passer, nous disions: «Voici un Anglais, un Américain du Nord, un Américain du Sud, un pasteur norvégien, une jeune «esthète», un marchand de vins de Bordeaux, une doctoresse russe, un pianiste hongrois, un conseiller municipal de Paris, etc., etc...» Joignez à cela les Chinois, les Japonais, les Arabes et toute une procession de nègres plus noirs que nos habits...

Station chez Ledoyen pour prolonger le plaisir bizarre de contrarier la bonne nature et pour nous donner la joie de manger, de boire, de regarder, d'échanger d'inutiles paroles à l'heure où «la nuit bienveillante», comme l'appelaient les Grecs, conseille aux hommes de dormir.

Quand nous sortons du restaurant, l'aube chaste baise déjà le front de Paris. L'heure est singulière: c'est l'heure blafarde. Les choses ont des teintes qu'on ne leur connaissait pas. Les arbres des Champs-Élysées sont d'un vert blessant. Le ciel est rose, d'un rose vif, derrière la Madeleine. Les lumières errantes des fiacres font le jour plus blême et plus froid. Dans la rue Royale, les façades de certaines maisons ont un éclat dur; et l'on voit, loin, très loin, à des centaines de mètres, marcher des blancheurs crues. Ce sont les plastrons de chemise de messieurs qui reviennent, comme nous, de la fête.

J'aurais voulu vous rendre mieux mes impressions, ma cousine; mais j'ai trop peu dormi, et je sommeille encore en vous écrivant.


À M. le vicomte Eugène Melchior de Vogüé.

Paris, 13 juillet.