Je viens de lire, monsieur, les pages fort éloquentes que vous avez écrites, dans la Revue des Deux-Mondes, sur l'Exposition et sur la tour Eiffel. Vous avez l'imagination fastueuse, avec quelque chose, parfois, d'un peu concerté. Le labarum que vous voyez au sommet de la tour, formé par l'entre-croisement des jets de lumière électrique, est à coup sûr une image expressive, mais non point sans apprêt. Cela rappelle les ibis que Chateaubriand place si ingénieusement sur les colonnes solitaires, ou le lézard du Colisée, qui, dans les vers de Lamartine, vient cacher si à propos le nom d'un empereur romain.

Mais vos nobles artifices ne vous empêchent pas d'être profondément sincère. Vous êtes une âme sérieuse et inquiète. Nul n'a mieux vu ni constaté plus douloureusement que vous la grande misère de ce temps: indifférence, dilettantisme, impuissance à croire. Il y a de l'apôtre en vous. Vous nous avez révélé la beauté spirituelle du roman russe, et vous nous avez fait honte de notre littérature de mandarins. Vous avez mis à la mode l'âme slave et l'évangile, et, depuis quelques années, vous ne pouvez plus écrire une page sans nous parler d'éveil moral et de rénovation. Vous exercez une fonction parmi nous: vous êtes celui qui dit qu'il faut aimer et qu'il faut croire.

Or, je vous confesserai mon embarras. J'entends bien que nous devons aimer les hommes; mais que faut-il croire? Il est nécessaire que nous le sachions pour que notre amour soit efficace, pour qu'il soit autre chose qu'une pitié inerte et une indulgence détachée... Ce qu'il faut croire, c'est apparemment ce que vous croyez. Si donc je l'osais, je vous dirais:

—Vous-même, monsieur, à quoi croyez-vous? Il ne me paraît pas que vous nous l'ayez jamais dit avec précision. Or, la foi doit être précise. Une foi vague ne se conçoit même pas.

Êtes-vous catholique? j'entends catholique pratiquant (je ne saurais l'entendre d'une autre façon). Ou bien êtes-vous déiste, comme l'étaient, au siècle dernier, la plupart des hommes qui ont fait la Révolution? Croyez-vous à un Dieu personnel, à l'immortalité de l'âme, aux peines et aux récompenses après la mort? Êtes-vous royaliste? républicain? socialiste?... Bref, si je ne me retenais, j'aurais l'indiscrétion de vous demander votre credo. Peut-être nous l'avez-vous donné déjà, mais épars, flottant, pas assez grossier, si je puis dire. Je voudrais, lorsque je répète avec vous: «Croyons! Soyons des hommes de foi!» savoir exactement de quoi il s'agit. Et, sans doute, la demande que je vous fais serait de la dernière impertinence si elle s'adressait à l'homme privé; mais il me semble qu'on a le droit de l'adresser à un écrivain qui se trouve être aujourd'hui, par la noblesse de ses préoccupations morales et par l'habitude qu'il a prise de les exprimer publiquement, une façon de conducteur d'âmes...


Paris, 15 juillet.

S'il avait fait, le 14 juillet 1789, le même temps qu'hier, il est probable, ma cousine, qu'on n'aurait pas pris la Bastille ce jour-là, car la pluie est ce qu'il y a de plus contraire aux émeutes et même aux révolutions. Eh! je sais bien qu'on eût pris la Bastille un peu plus tard; mais peut-être, alors, eût-elle été mieux défendue, peut-être le peuple se fût-il contenté qu'on la «désaffectât»; et ainsi nous aurions encore, au bout de la rue Saint-Antoine, le plus pittoresque des monuments historiques et le plus beau des donjons de mélodrame...

Donc le ciel a été fort maussade et tous mes projets de réjouissance ont été submergés par cette pluie réactionnaire.

J'aurais voulu dîner au moulin de la Galette. L'an dernier, j'avais passé toute mon après-midi à parcourir Montmartre, depuis l'église du Sacré-Cœur, qui ressemble, inachevée, à une massive forteresse byzantine, jusqu'aux jolies ruelles bordées de jardinets, qu'on découvre sur l'autre versant de la colline. Puis j'avais dîné presque seul, près du moulin, dont le vent faisait craquer la membrure comme celle d'un vieux bateau par le mauvais temps. C'est de là qu'il faut voir la nuit tomber sur Paris et s'allumer peu à peu les traînées d'illuminations. Mais cette année la pluie m'a effrayé et, après quelques oscillations, j'ai fini par me trouver assis dans un coin paisible et élégant, mais par suite peu intéressant ce jour-là, d'un restaurant des Champs-Élysées.