Ils ne sont pas laids du tout, la peau d'un grain serré, d'un beau noir de bronze florentin, les mouvements souples et nobles. Ce qu'ils savent suffit à orner leur vie, à la rendre commode et gaie. On les voit tresser des nattes et toutes sortes d'objets en paille ou en jonc, tisser des étoffes solides et diversement colorées, forger le fer, ciseler des anneaux et des bracelets d'or et d'argent. Pendant ce temps-là, les femmes, l'air innocent et modeste, préparent le dîner. Une d'elles jette dans une marmite de terre, où chauffe de la graisse, des poignées de farine dont ses mains noires et ses bras restent tout poudrés: elle fait un roux. Il y a là une fillette de douze ans, Mlle Dédé, qui est une petite merveille de gentillesse noire.
Le monsieur qui a fait venir du Gabon ces nègres délicieux me conduit obligeamment au premier étage d'une baraque en planches, où sont leurs dortoirs. Là, je vois une négresse allaitant un négrillon de huit jours, encore presque blanc, joli comme un ange, très éveillé déjà. Un matin, à dix heures et demie, elle a été prise des premières douleurs: une heure après, elle était accouchée et, à une heure et demie, elle redescendait dans la cour comme si de rien n'était.
Les corps de ces excellents nègres fonctionnent aussi aisément que ceux des animaux. Il est certain qu'ils souffrent beaucoup moins que nous dans leur chair et dans leur âme. Leur pays, là-bas, est fertile et beau; ils y vivent doucement, sans excès de travail. Et je vous répète que ce ne sont point des brutes: ils sont doux; leurs femmes sont chastes; ils ont, comme les autres hommes, leurs dieux, qui sont de bons petits dieux, des fétiches, des poupées qu'ils prient, et qui les exaucent quand cela se rencontre.... Il y a comme cela, paraît-il, dans cette mystérieuse Afrique, des peuples innombrables, pas plus méchants que nous, qui jouissent paisiblement de l'air du ciel et des fruits de la terre, qui vivent dans un état de paresseuse demi-civilisation agricole et pastorale, et qui depuis sept mille ans n'avaient point fait parler d'eux. Nous sommes, sans vanité, plus intelligents; mais, puisque tout est vain, qui osera dire que ces nègres sans prétention n'ont pas résolu mieux que nous le problème de la vie?
Comme je sortais du hameau noir, j'ai vu, près de la porte, une femme du peuple qui exhortait son petit garçon, un enfant de trois ou quatre ans, à embrasser un négrillon du même âge. Le petit nègre était autrement joli et robuste que le petit blanc. Le petit blanc sera ouvrier, travaillera du matin au soir, mènera la dure vie du prolétaire dans une civilisation industrielle, lira de mauvais journaux, aura des idées fausses et incomplètes... Et ainsi, songeant à ce que deviendraient ces deux petits, c'est du petit blanc que j'ai eu pitié.
Ma cousine,
J'ai pu hier soir, par le hasard d'une rencontre, pénétrer dans les coulisses de l'Eden-Théâtre. Les coulisses du théâtre! aller dans les coulisses! Il semble à beaucoup de provinciaux, et de Parisiens aussi, que ce soit un privilège tout à fait enviable et qu'on y voie des choses ... mais des choses!... Je n'y ai rien vu que de fort honnête, ma cousine; mais il est certain que le spectacle est bizarre et amusant, surtout à l'Eden, où la troupe et la figuration sont plus nombreuses que dans n'importe quel autre théâtre.
On se promène entre les hauts châssis comme dans des défilés de montagnes, sur un plancher peu sûr, abondant en trappes, dans une lumière blafarde, fausse, indéfinissable, qui vient on ne sait d'où. On est dans le royaume de l'artificiel et de la poussière. Je me rappelle, dans un coin, un escalier sombre,—oh! fort modeste,—étroit avec des marches en bois, poudreuses et grises. Mais cet escalier est l'échelle de Jacob ou la descente de l'Olympe. Interminablement on en voit dégringoler, pêle-mêle, des femmes qui sont des fées, des déesses, des bergères, des nymphes, des amazones, des nixes ou des anges; des hommes qui sont des rois, des dieux, des héros, des magiciens, des troubadours, des chevaliers ou des ondins; et des gamines de dix à douze ans, qui représentent les Amours, maillots roses, frimousses innocentes et maquillées—déjà!—sous la perruque d'étoupe, de petits arcs couverts de papier doré... Étrange, dans ce coin de grenier, cette avalanche lumineuse de créatures surnaturelles.
Quand je dis surnaturelles ... il ne faut peut-être pas les voir de trop près: la plupart de ces danseuses transalpines sont courtaudes et basses sur jambes; beaucoup sont d'une médiocre beauté, et, comme vous pensez bien, leurs oripeaux sont d'une soie douteuse et d'un or imité. Mais, si l'on passe des coulisses dans la salle, leurs jambes s'allongent comme par miracle; leur sourire, ce sourire impersonnel et blanc de ballerines, les fait toutes jolies, et elles apparaissent vêtues de brocart et de pierres précieuses. Et tous ces corps brefs semblent élégants, sans doute parce que, de ces innombrables formes féminines, qui se meuvent parallèlement et dont les défauts se compensent, l'œil extrait involontairement une forme moyenne, qui a des chances d'être à peu près parfaite. Joignez que la lumière de la rampe affine les contours qu'elle dévore, et ne laisse voir, des visages, que les bouches sanglantes et les yeux luisants.