De nouveau, je passe de l'autre côté des décors. Les exquises et fantastiques créatures que je viens d'admirer répandent des ruisseaux de sueur; leur fard coule, et leurs perruques pendent, défrisées... Cela n'empêche point quelques-unes d'entre elles de répéter des jetés-battus devant les glaces de leurs loges ou des petits foyers. Elles ont le diable au corps. Presque toutes dansent pour leur plaisir, dansent avec fureur. La danse est leur vie et leur tout. On ne peut faire un pas sans marcher sur des petites filles qui «piochent» des entre-chats. Car il faut, dans ce métier-là, commencer de bonne heure et travailler tous les jours. Il faut entretenir ses jambes comme un pianiste entretient ses doigts. Être danseuse, cela prend la vie aussi complètement que d'être littérateur, plus que d'être commerçant. J'ai vu clairement, en traversant cette ruche italienne, que l'«art de Terpsichore» est un métier de chien, et d'autant plus passionnant.
L'Eden a repris, comme vous savez, ce ballet d'Excelsior, qui eut tant de succès il y a quelques années. C'est à coup sûr une idée extraordinaire que d'avoir voulu exprimer par des mouvements de jambes la victoire du Progrès sur l'Obscurantisme et de M. Homais sur les fils de Loyola. Mais qu'importe? Ce ballet exprime tout aussi bien, si l'on veut, Apollon vainqueur de Typhon, ou Ormuz d'Arimann. Il est, d'ailleurs, énorme et somptueux; il tient de la féerie et de la manœuvre militaire. On m'a dit qu'il était classique en Italie et que, lorsqu'on y va racoler des danseuses, toutes, sans exception, vous récitent d'abord, avec leurs pieds, la polka d'Excelsior. C'est leur songe d'Athalie ou leur récit de Théramène...
Paris, 22 juillet.
Ma cousine,
J'aime beaucoup la conversation des médecins, et surtout des chirurgiens, quand ils sont gens de mérite. Ils vous content des détails de maladies et d'opérations qui vous font frémir d'une curiosité effrayée. Ils connaissent bien les hommes, car ils les voient justement dans les circonstances où les hommes se montrent le mieux tels qu'ils sont. Enfin, le continuel spectacle des pires misères, joint à cette connaissance de l'humanité, leur inspire une philosophie mélancolique et haute, quelquefois brutale et négative, avec une grande pitié au fond...
Ayant donc rencontré l'autre jour le docteur Félizet, que vous connaissez certainement de nom, j'ai causé avec lui tant que j'ai pu, et voici quelques-unes de ses histoires.
En 1870, Félizet était major dans l'armée de Metz. Les ambulances étaient pleines de blessés; il y avait de terribles opérations à faire et en grand nombre, et l'on n'avait plus de chloroforme. On envoya un parlementaire en demander aux Allemands. Ils firent attendre leur réponse quatre jours, et cette réponse fut qu'ils ne pouvaient, aux termes de leurs règlements de guerre, laisser pénétrer du chloroforme dans une place assiégée, le chloroforme étant un dérivé de l'alcool (sic).
Il restait à Félizet un petit flacon du précieux liquide. Il pensa que le plus simple et le plus juste était de ne faire aucun choix parmi les blessés à opérer, mais d'endormir, s'ils le demandaient, les premiers qui lui seraient adressés par le hasard.
Ce fut d'abord un petit soldat qui avait une main fracassée. Il fallait lui couper l'avant-bras.