Celui qui sait d'où vient le soleil qui se lève
Ouvre ses yeux noyés d'allégresse et d'amour.
Il reprend son fardeau que la vertu soulève,
S'élance et dit: «Marchons à la clarté du jour!»

(Cf. les Hymnes traduites par Jean Racine.)

Et c'est encore, si vous voulez, le bon vieil argument d'école, l'innocente «preuve de l'existence de Dieu par le spectacle de la nature», harmonieusement développée déjà par Fénelon, Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, reprise, renouvelée, rendue splendide par l'imagination d'un grand poète. Ce que vaut cette preuve philosophiquement, je n'ai pas à le rechercher. La valeur, très variable, en est proportionnelle à la puissance d'émotion qui est en chacun de nous et à notre aptitude à jouir du beau dans l'univers physique. C'est une de ces preuves de pur sentiment, qui sont les plus faibles ou les plus fortes selon les cas.

M. Deschanel voit de l'«artifice» (I, page 204) dans ces effusions. Moi, pas, c'est tout ce que j'ai à dire. À mon avis, Lamartine est peut-être le seul poète qu'il ne faille jamais accuser d'artifice;—de nonchalance ou de maladresse, ou de naïveté, oui, si l'on veut.

2o Beaucoup de ces hymnes sont, sans doute, des hymnes déistes et, par conséquent, dans la pensée du poète, nullement contradictoires au dogme chrétien. Mais il arrive ceci, que le déisme de Lamartine prend souvent, à son insu, l'accent proprement panthéistique. C'est que, en dépit de son acte de foi préalable en un Dieu personnel et distinct de la création, Lamartine a bien, en présence de l'univers physique, la même disposition sentimentale et éprouve bientôt la même espèce d'ivresse que les panthéistes décidés. Concevoir les phénomènes sensibles comme des signes de la puissance, de la grandeur et de la bonté de Dieu, ou croire que ces phénomènes sont des modes d'existence de la divinité même, ce n'est sans doute pas, philosophiquement la même chose; mais, s'il s'agit de glorifier Dieu,—ici par ce qu'on appelle ses œuvres, là par ce qu'on appelle ses manifestations et ses divers aspects,—ce seront nécessairement les mêmes développements, ce sera l'énumération des mêmes objets, des mêmes images. Entre ces deux conceptions métaphysiques pourtant si différentes, il n'y aura plus guère que l'épaisseur d'une métaphore.

Le déisme,—abstrait et glacé chez d'autres,—est, chez lui, ardent, vivant, luxuriant. Il sépare Dieu du monde dans sa pensée, jamais dans son imagination, jamais dans sa prière. Prier, c'est pour lui, le plus souvent, communier avec le symbolique univers et jouir avec exaltation de la beauté des choses.

J'ai fait une découverte, en feuilletant l'Histoire de la littérature hindoue, du poète excellent et de l'irréprochable bouddhiste Jean Lahor. C'est que la moitié des Harmonies de Lamartine sont tout simplement des hymnes védiques. Non qu'il ait imité les Védas; il est même fort probable qu'il ne les connaissait point au moment où il écrivait les Harmonies. Cet homme d'Orient (vous vous souvenez qu'il croyait fermement à ses origines orientales) a retrouvé cela tout seul.

Il serait curieux de noter la ressemblance, non seulement de sentiment, mais, çà et là, d'expression entre les hymnes de Lamartine et ceux des antiques brahmanes. Dans l'Hymne de la nuit je lis cette strophe:

Ces chœurs étincelants que ton doigt seul conduit,
Ces océans d'azur où leur foule s'élance,
Ces fanaux allumés de distance en distance,
Cet astre qui paraît, cet astre qui s'enfuit,
Je les comprends, Seigneur! Tout chante, tout m'instruit
Que l'abîme est comblé par ta magnificence...

Ainsi, dans le Rig-Véda: «De sa splendeur, il remplit l'air... De cette même clarté, Dieu purifiant et protecteur, tu couvres la terre, tu inondes le ciel, l'air immense, faisant les jours et les nuits, et contemplant tout ce qui existe...»