Et c'est pourquoi je suis tenté d'en revenir à ma première hypothèse et de troubler de nouveau les mânes paisibles de M. de Marcellus. Tout, ici, concorde assez bien avec le peu que nous savons de l'infidèle. L'âge d'abord: M. de Marcellus aurait eu trente-cinq ans quand il rencontra notre amie. Il devait venir au théâtre Feydeau; il était «homme du monde» et il était «poète.» Ami de Chateaubriand, et auteur de Cantates sacrées, imbu, sans doute par snobisme, de ce christianisme vague que nous avons vu revenir à la mode ces années-ci, il devait donner aisément dans un pathos idéaliste, propre à séduire la sentimentale comédienne. Non, vraiment, rien ne s'oppose, que je sache, à ce que ce gentilhomme lettré ait été le Marcellus de Marceline. Je me hâte d'ajouter, pour couper court aux réclamations possibles, que rien ne démontre non plus qu'il l'ait été. C'est une impression que je donne. Et M. Sardou la partage, de quoi je ne suis pas médiocrement fier.

Quant au mystérieux «Olivier» signalé par M. Rivière... on pourrait voir s'il n'y aurait pas, dans les œuvres du comte de Marcellus, quelque chose qui expliquerait le choix que fit Marceline de ce «nom de convention.» Ou peut-être est-ce un nom emprunté à quelque roman du temps? ou tout bonnement pris au hasard?...

Et ne dites point: «Le gaillard était peut-être un inconnu, qui n'avait de talent qu'aux yeux de Marceline, ou dont le talent était ignoré des contemporains; un obscur amateur dont l'histoire n'a pas gardé le souvenir.» Non, c'était un homme qui eut quelque notoriété en son temps, et dont le nom a été presque sûrement enregistré par les Bouillet, les Dezobry et les Vapereau; témoin ces mauvais vers de sa triste maîtresse:

Je le lisais partout, ce nom rempli de charmes...
D'un éloge enchanteur toujours environné,
À mes yeux éblouis il s'offrait couronné...

... C'est bête, tout de même, de se donner tant de mal pour découvrir le mot d'une énigme qu'il importe si peu de débrouiller. Je suis évidemment, depuis quinze jours, dans un «état d'âme» approchant de celui de l'Œdipe du café de l'Univers, au Mans.

On m'a reproché de divers côtés d'avoir, dans mon premier article, parlé du ménage Valmore avec ironie. On a eu tort. L'ironie n'est exclusive ni du respect, ni de la sympathie, ni même de l'admiration. J'ai peur de m'être, à moi-même, mon ami le plus cher, c'est-à-dire d'être comme tout le monde; or il m'arrive assez souvent, je vous assure, de mêler de l'ironie aux jugements intimes que je porte sur moi. Exigerez-vous que je traite les autres encore mieux que je ne me traite moi-même!

Au surplus, si, considérant surtout Marceline, comédienne retirée, dans ses rapports avec son mari, tragédien en exercice, j'ai pu sourire un peu tout en l'aimant bien,—absolvant aujourd'hui en bloc les candides exagérations de langage d'une femme qui vécut eu des temps emphatiques et qui, pour sa part, n'eut jamais, jamais, à aucun degré, le sentiment débilitant du ridicule, c'est sans l'ombre d'un sourire, cette fois, que je la déclare admirable, vénérable, presque sainte.

J'ai déjà dit que ses deux cent quatre-vingt-trois lettres n'étaient qu'une longue lamentation. Peu de vies offrent un pareil exemple de guigne noire et continue. Elle naît pauvre, elle entre au théâtre pour nourrir sa famille. Ses premiers directeurs font faillite,—comme feront les autres, invariablement. À Bordeaux, elle reste deux jours sans manger et tombe évanouie dans la rue. Elle s'en va avec sa mère à la Guadeloupe, où les appelle un cousin riche. Quand elles arrivent, l'île est en pleine révolte, les plantations incendiées par les noirs, le cousin disparu. La mère de Marceline meurt de la fièvre jaune. «Après une traversée où sa vie et son honneur sont en péril», l'orpheline revient en France. Elle cabotine où elle peut. À vingt-deux ans, elle est séduite et abandonnée. Elle perd sa voix à la suite de ses couches. Son enfant meurt. Elle épouse un comédien sans talent et qui avait bien du mal à gagner son pain. (J'ai reçu d'un «vieux lecteur des Débats» ce renseignement: «L'acteur Valmore a créé le rôle du geôlier dans Marie Tudor en 1832 ou 1833; il disait d'une voix pâteuse, exécrable, les quelques lignes de ce rôle; il était très mauvais artiste.») Elle perd sa première fille, Junie. Elle perd sa fille Inès, de la phtisie, à vingt et un ans; elle perd son frère, ses sœurs, sa plus chère amie Caroline Branchu, sa fille Ondine. Elle meurt après deux années d'une maladie atroce. Joignez à cela une pauvreté qui dura toute sa vie, la perpétuelle angoisse du loyer, des billets à ordre, même du repas du lendemain; il lui arrive de commencer le mois avec un franc dans son tiroir, et de n'avoir pas de quoi affranchir ses lettres... Ce fut une malheureuse, une crucifiée...

Or,—et ceci est magnifique,—sans doute elle se lamente, mais jamais elle ne désespère,—et jamais elle n'exprime un sentiment où l'on puisse surprendre même un commencement de méchanceté ou de dureté, ou seulement de révolte. À travers tout, une joie intérieure l'illumine. L'optimisme de cette affligée et de cette «geignarde» est sublime, renversant! Au reste, vous l'avez peut-être remarqué: les pessimistes absolus, les «professionnels» du pessimisme sont tous des hommes dont la vie ne fut point exceptionnellement malheureuse, et qui n'eurent tout au plus, de la souffrance humaine, que leur portion congrue. Il semble que l'excès et la continuité des souffrances (j'excepte toutefois les extrêmes tortures physiques) soient moins favorables à l'éclosion du pessimisme qu'une vie de tracas tempérés et de malheurs espacés et moyens. Apparemment, c'est un allègement moral que de n'avoir plus rien à perdre. Quand on a été aussi malheureux que possible pendant des années, on finit par être tranquille sur l'avenir: on sait qu'il vaudra toujours bien le passé. Les misères, les déceptions, les douleurs exorbitantes et ininterrompues amènent peu à peu une sorte de renoncement; et le renoncement est, comme vous savez, la condition de la joie véritable. Dans cet état, on perd la triste faculté qu'ont les «heureux» de sentir le malheur en dehors du moment où il les frappe, et de l'allonger par l'appréhension et par le souvenir. Enfin, quand on n'a plus rien à attendre de bon, les plus humbles petits bonheurs, même les simples trêves qui surviennent dans une infortune à laquelle vous étiez accoutumé, acquièrent un prix que ne soupçonnent pas ces faux malheureux de pessimistes... Et je crois aussi que, très cruels au début, les embarras d'argent, quand ils sont devenus un mal chronique, mènent assez aisément à une sorte d'insouciance bohème...

25 mai 1896.