Une lettre de M. Auguste Lacaussade m'assure que, bien décidément, le séducteur de Marceline fut Henri de Latouche. (M. Lacaussade n'en donne, d'ailleurs, aucune preuve sérieuse.) Mais, il y a huit jours, une lettre signée pareillement Lacaussade m'avait apporté déjà le même renseignement. Or, cette lettre était l'œuvre d'un loustic.

Là-dessus, j'entre en méditation, et cherche à me figurer l'état d'esprit de ce mystificateur imbécile.

Je n'ai jamais eu, pour ma part, l'âme assez trempée pour pratiquer la mystification, même en famille ou entre amis. Chaque fois que j'ai essayé, je n'ai pu me tenir, avant la réussite de la farce projetée, d'en avertir moi-même la victime. L'art de mystifier suppose à mon avis, chez ceux qui s'y adonnent, une certaine dureté de cœur, un germe et un commencement de cruauté. Cependant cet exercice que je réprouve, il est des cas où, tout au moins, je le comprends. C'est quand le résultat en doit être comique, quand la personne dupée doit finalement apparaître dans une posture qui prête à rire. À la vérité, je trouve que les loustics professionnels, les Vivier, les Sapeck, les Lemice-Terrieux, se sont souvent donné beaucoup de mal pour un fort petit effet. J'ai maintes fois admiré quelle somme d'énergie inepte ils ont dépensée, à quelle longue et patiente dissimulation ils se sont astreints; et, mettant en balance l'énorme travail des préparations et l'insignifiance du résultat, il me semblait que, dans le fond, ces laborieux mystificateurs étaient peut-être les vrais mystifiés. Toutefois, le plaisir bas, mais réel, de rendre autrui ridicule, ou de l'épouvanter, ou simplement de le faire souffrir, expliquait en quelque manière la peine que prenaient ces bizarres spécialistes, et leurs feintes prolongées, et leurs attentes, et leur endurance de Peaux-Rouges.

Mais je me demande quel plaisir a cherché l'inconnu facétieux qui nous a trompés, M. Lacaussade et moi. Ce n'est pas celui de nous rendre ridicules: la lettre fabriquée était plausible; elle ne contenait rien de désagréable pour moi; la rédaction n'en était ni absurde ni incorrecte; et qu'y avait-il de plaisant à ce que, ne connaissant pas M. Lacaussade et n'ayant jamais vu son écriture, je crusse à l'authenticité de ce billet?—Quelle a donc pu être la pensée du subtil faussaire?

Je ne vois que ceci: il a voulu tromper pour tromper, d'une façon toute désintéressée, sans même l'idée d'un effet comique à produire, et sur un point qui n'importe à personne. Voilà qui est bien singulier. Il s'est réjoui d'introduire, dans une discussion de pure curiosité, et dont les conclusions ne peuvent toucher qu'un mort et une morte, un document faux, mais dont la fausseté n'était d'ailleurs ni paradoxale, ni imprévue, ni, d'autre part, désobligeante à aucun degré pour ceux qu'il abusait un moment. Bref, il a machiné un mensonge tout à fait indifférent et qui ne pouvait avoir d'autre mérite, à ses yeux, que de n'être pas la vérité. C'est donc la mystification pour la mystification, sans même l'«excuse» d'être plaisante ou d'être malfaisante. Ce monsieur a goûté de secrètes joies (chose étrange) à ajouter pour quelques jours, à l'énorme et tragique somme d'erreurs dont pâtit l'humanité, une erreur infime et totalement insignifiante; et il a joui de cette pauvre petite erreur où il m'induisait, uniquement parce que c'était tout de même une erreur. Qu'est-ce que cela? Il n'y a pas à dire, c'est du satanisme, mais très humble; satanisme de jocrisse, à moins que ce ne soit simple imbécillité.

Ou peut-être n'a-t-il voulu que m'entraîner dans ce développement? Si c'est cela, qu'il soit heureux.

Mais Marceline nous attend.

Je vous ai naguère énuméré ses malheurs. Je constatais qu'à travers tout une joie intérieure l'illuminait, et que le secret optimisme de cette martyre était renversant, et j'en cherchais les raisons... Mais il y en a d'autres que celles que je vous ai déjà dites; et ce n'est pas seulement de l'excès même et de la continuité de sa déveine que lui vint son extrême sérénité. Elle avait une foi ardente en Dieu: et elle était infiniment bonne.

Elle écrit un jour à une de ses amies: «Nous pleurerons toujours, nous pardonnerons et nous tremblerons toujours. Nous sommes nées peupliers.» C'est bien cela. Elle frémit à tous les souffles du dehors. Ce qui l'empêche de mourir de ses propres souffrances, c'est qu'elle souffre et palpite et vit continuellement des souffrances des autres. Cette affligée se fond en compassion sur tous les affligés. Cette indigente passe son temps à faire la charité à de plus pauvres qu'elle; aumône d'argent quand elle peut, aumône de consolations, de visites, de démarches, toujours trottinante dans les rues, sous son châle étroit, vers quelque œuvre de bonté. Un jour elle s'intéresse à un jeune forçat repentant, arrive à le tirer du bagne, fait une quête pour lui. Sa charité et sa pitié ne choisissent point. Elle s'exalte et s'attendrit sur Barbès, sur Raspail, sur le prince Louis au fort de Ham et sur Victor Hugo à Jersey. Elle verse des larmes brûlantes sur le peuple massacré, en 1839, dans les émeutes de Lyon. Elle en versera d'autres, ou, si vous voulez, elle versera les mêmes, sur la mort tragique du duc d'Orléans. Elle écrit, en 1837: «Quelle année! Trente mille ouvriers sans pain, errant dans le givre et la boue, le soir, et chantant la faim!... Allez! le peuple de Lyon, que l'on peint orageux et mauvais, est un peuple sublime! un peuple croyant! C'est vraiment ici, et seulement ici, qu'une pauvre madone, surmontant un rocher, arrête trente mille lions qui ont faim, froid, et haine dans le cœur... et ils chantent comme des enfants soumis. C'est là le miracle... Moi, je deviendrai folle ou sainte dans cette ville... Mélanie, on n'ose plus manger, ni avoir chaud, contre de telles infortunes...» Et ailleurs: «Quel spectacle depuis deux mois! Je n'ai plus la force ni les moyens de consoler cette pauvreté qui augmente et fait frémir, entends-tu? malgré leurs vertus sublimes, car il y en a de sublimes dans ce peuple.» Et à Paris, en 1849: «Tous les genres d'ouvriers sont bien à plaindre aussi! Qui aura jamais poussé l'amour triste plus loin que moi pour eux? Personne, si ce n'est notre adorable père et maman... Va! j'ai vu ceux de Lyon, je vois ceux de Paris, et je pleure pour ceux du monde entier.» Humanitaire et chrétienne, elle a des alliances, toutes féminines, d'idées, de sentiments et de croyances,—alliances dont le secret semble perdu, et qu'elle seule pouvait oser, et qui paraîtraient aujourd'hui extravagantes, je ne sais pas pourquoi. Que dites-vous de cette phrase sur les émeutiers massacrés à Lyon: «Tomber ainsi en martyr, sous l'atroce barbarie des rois, c'est aller au ciel d'un seul bond, et ce qui nous reste à voir peut-être dans cette ville infortunée nous faisait par moments envier l'élite qui montait à Dieu»? N'est-ce pas le propre esprit révolutionnaire des évangiles, candide, tout formé d'amour et totalement dénué de «prudence» humaine?

Marceline est une admirable et touchante visionnaire. Elle prête à tous ceux qui l'approchent la beauté de son âme, à travers laquelle elle les voit et les entend.—À cause de sa profession première et de celle de son mari, cette très honnête femme, d'une scrupuleuse vertu, a toujours eu une partie du moins de ses relations dans un monde forcément mêlé. Ses plus intimes amies étaient des irrégulières: les chanteuses Caroline Branchu et Pauline Duchambge,—celle-ci, maîtresse d'Auber,—et Mélanie Waldor, qui n'a pas laissé, me dit-on, la réputation d'une femme très bonne ni très pure. Marceline les pare de toutes les vertus, les appelle ses anges, idéalise avec une imperturbable naïveté ce qu'elles lui laissent savoir des aventures de leurs sens. Oh! le séraphisme des consolations qu'elle prodigue à Pauline, délaissée par le petit père Auber!...