Ah! elle sait aimer et admirer, celle-là! Tous les hommes et toutes les femmes illustres de la première moitié de ce siècle, elle ne les voit que grands, généreux et charmants. Jamais l'ombre même d'une restriction ou d'une raillerie dans les images qu'elle se forme d'eux. Je ne pense pas qu'il y ait eu, même parmi les saints, une âme plus incapable d'ironie ou d'observation malveillante que l'âme angélique de Marceline. Et il semble aussi que, en général, les hommes qui l'ont connue, même les secs, les défiants ou les distraits, aient été bons pour elle. Il leur eût sans doute été difficile d'être autrement: comment ne pas aimer, fût-ce en souriant un peu, cette passionnée tendre, aux propos naïfs et colorés, qui portait en elle un si grand foyer de charité et un si inépuisable trésor d'illusions, cette sainte échappée du chariot de Thespis, et que son indigence et ses habitudes de demi-bohème faisaient si particulière et pittoresque à son insu? Outre qu'elle aimait naturellement la beauté, le bonheur et le génie des autres, elle aimait encore, dans ses illustres amis, la bonté émue et amusée qu'elle-même leur communiquait dans le temps qu'ils étaient en sa présence.
Je note quelques-unes de leurs apparitions, à mesure que je les rencontre dans la correspondance de Marceline. «On frappe... C'est Dumas lui-même, avec Charpentier; Dumas, grand comme Achille, bon comme le pain, et qui se baisse en deux pour arriver à me baiser la main... Il est parfait, il a couru de suite à la maison du roi de toutes ses immenses jambes, mais il est rentré désolé. C'était fête, tout fermé. Les démarches étaient remises, et il vient ce matin.»—«J'ai couru à l'Abbaye-au-Bois; tout ce que tu peux rêver d'affable, de tendre, de bon, de grâce, c'est Mme Récamier. Elle m'a embrassée dix fois, mais du cœur. Elle est simple... tiens, comme la bonté, c'est tout dire. Elle a tout ensemble vingt ans et soixante ans, et ces deux âges lui vont bien. Elle touche le cœur. Elle m'a entraînée dans un coin pour m'offrir bien des choses! Il me semble que je les ai reçues trois fois, tant mon âme en est pleine!... Mars m'avait écrit qu'elle me réunissait à dîner avec Dumas et sa femme. Tu n'as pas d'idée de Mars, elle y met du cœur et une volonté qui récompense de tout ce que je lui ai porté d'admiration désintéressée dans ma vie. Dumas est plein de chaleur et de zèle, et sa femme m'a prise en goût tout à fait... J'ai vu Bocage chez Mlle Mars, il a été d'une grâce et d'une chaleur toutes romantiques...» Tout cela dans la même lettre!—«... Nous sommes partis et revenus avec M. de Lamennais qui nous a ramenés jusqu'à la porte... Je te laisse à juger si l'on a parlé progrès, religion, liberté, avenir humanitaire!... Il a toute la grâce d'un enfant. Celui-là encore, tu l'aimerais beaucoup, si pauvre, si curé de campagne, avec ses gros bas bleus et ses pantalons trop courts.»—«... J'ai revu M. Sainte-Beuve, affectueux et serviable: comme Charpentier n'est point venu encore, il s'est chargé d'y passer aujourd'hui lui-même et de me rapporter sa réponse pour l'argent... Mme Récamier, que j'ai revue hier, et M. de Chateaubriand m'ont prise en affection plus vive. Elle est entrée avec moi dans tout ton sort et veut s'en occuper, ainsi que des enfants, plus tard. Elle m'a donné un beau livre pour Inès et brûle de voir Line...»—«... J'ai vu M. Victor Hugo, qui m'a reçue à cœur découvert... Il demeure attaché à l'idée de te ramener à Paris. Il t'aime et t'honore, et fera tout dans des circonstances indiquées pour te servir...»—«M. Sainte-Beuve est venu dîner tranquillement; il t'aime et te regrettait beaucoup.»—«M. Sainte-Beuve fait des vœux bien sincères pour ton retour et s'ingère pour te servir. Celui-là, par exemple, s'il pouvait!... Je lui dois déjà trois cents francs de pension par Mme Salvandy. Jamais je n'ai rien vu de si simplement bon.»—«M. Balzac est venu me voir il y a quelques jours, je te conterai cela. C'est un bon être par-dessus son talent.»—«M. Sainte-Beuve a ta lettre et m'en a bien récompensée par des poésies et par le soin religieux qu'il va prendre d'émonder un volume pour M. Charpentier, afin d'avoir un peu d'argent pour déménager.»—«Béranger était venu accidentellement pour obliger de son concours une pauvre femme que tu connais... Béranger est un homme humain et loyal, fort simple. Il m'a grondée d'avoir révélé son nom à la dame obligée, mais grondée de bonne foi et à mériter que tu l'embrasses, ce que tu feras un jour, dans la mansarde véritable où il demeure comme un gros chien sans dents, sans griffes, avec des lunettes vertes.»—«... Je ne t'ai pas dit que je connais maintenant la mère de M. Sainte-Beuve, toute petite et adorable d'amour pour son fils. Sa maison est celle de la Fée aux miettes. Il y sent bon de calme et de fleurs.»—«M. Jules Favre a passé tout le soir avec moi... M. Favre est un homme très droit et très simple; son âme seule est exaltée, mais son imagination ne plane jamais qu'en dessous de sa raison.»—«Cet illustre prisonnier (le prince Louis) est, dit-on, très bon par le cœur; il s'amuse à faire du bien pour se désennuyer des tristes barreaux qui sont élevés entre la vie et lui...»—«Hier mardi, M. Michelet est venu me voir. Je voudrais te donner non l'émotion trop vive, mais la consolation qui reste d'une telle entrevue. Il m'a donné son premier volume de la Révolution française», etc., etc... Mon Dieu! comme dit le Blandinet de Labiche, que les hommes sont bons!... Si l'on vous livrait la correspondance intime de quelque femme de lettres d'aujourd'hui (et je la suppose indulgente) adonnée à la fréquentation des grands hommes, pensez-vous que nos contemporains célèbres y fissent tous aussi bonne figure et aussi immaculée? Honorons nos pères,—ou Marceline qui sut les voir ainsi.
Et comme elle sait admirer!—Elle assiste, chez Mme Récamier, à une lecture solennelle des Mémoires de Chateaubriand. «Je n'ai rien ressenti depuis longtemps qui m'arrachât si doucement à mes peines. J'ai rappris en une heure la puissance du génie. M. de Chateaubriand s'écoutait avec une rigueur intègre. Son lecteur était clair et sec, mais le style! mais ces ailes d'aigle qui battaient dans l'air!»—«Je suis très contente d'avoir ici ton volume sur l'Allemagne. Chaque ligne de Mme de Staël est une lumière qui pénètre mon ignorance d'admiration et toujours d'attendrissement. Quel génie! Mais quelle âme! Quel bonheur de croire à notre immortalité pour la voir aussi, comme je l'ai rêvé une fois!» (Avons-nous, jamais, nous autres cœurs secs que nous sommes, vu Mme de Staël dans nos songes, et avons-nous tressailli de joie à l'idée de retrouver cette dame au Paradis?...) Suit cette réflexion: «Plus je lis, plus je pénètre sous les voiles qui me cachaient nos grandes gloires, moins j'ose écrire; je suis frappée de crainte, comme un ver luisant mis au soleil.»—À propos du retour des cendres: «Les vers de Hugo sont dans le Siècle, 14 décembre. Barthélemy marche après, bien après! C'est bien, c'est beau; mais l'autre a écrit avec du sang d'empereur, et d'empereur du monde lâchement assassiné. C'est bouleversant... Son ode est grande comme le rocher, et puis adorable de tendresse. Il nous venge de toute l'Angleterre; Napoléon doit en avoir tressailli.»—«Je profite de ces moments pour relire Victor Hugo et brûler toutes mes feuilles à ce soleil. J'en demeure courbée, je te l'avoue... J'ai dix fois posé ce livre sur mon front près d'éclater. Ne te semble-t-il pas, mon ange, que la raison vacille plus devant ces prodiges humains que devant les merveilles incompréhensibles de l'Auteur éternel?... Je t'avoue que j'ai quelquefois peur de toucher à de certaines pages de Victor Hugo.» Cette femme manquait délicieusement de mesure et d'esprit critique. Elle dit d'Auber qui lui avait envoyé sa carte: «Je garderai donc cette carte qui me touche et m'honore... Je l'ai approchée de mon cœur brisé. Je ne verrai pas de quelque temps M. Auber lui-même. Il ne faut pas éclater en sanglots devant ces âmes harmonieuses qui chantent pour consoler le monde. J'ai horreur d'interrompre ces grands missionnaires de Dieu.» Auber missionnaire de Dieu... Après celle-là, il faut tirer l'échelle,—l'échelle de Jacob.
Vous avez vu tout à l'heure que Sainte-Beuve revenait souvent dans ces lettres. Il y apparaît vraiment bon, d'une bonté active et effective. Vous savez qu'il s'était attelé à la gloire de cette humble femme. Sainte-Beuve est le meilleur garant de la qualité d'âme de Marceline et de son génie intermittent, attendu qu'il fut, à coup sûr, le plus clairvoyant de ses amis. Il traduisait en souriant la devise de Marceline: Credo, par: Je suis crédule. Évidemment elle le divertissait et l'attendrissait à la fois; elle lui inspirait un respect mêlé de curiosité amusée, et qui cependant lui mouillait un peu les yeux. Et enfin Sainte-Beuve faillit épouser Ondine, la fille aînée de Mme Valmore; et c'est une histoire qui vaut peut-être la peine d'être brièvement contée, d'autant plus que cette Ondine ne fut point une personne négligeable[2].
Conçues dans la tristesse et la pauvreté, élevées parmi des angoisses quotidiennes dans une bohème indigente de comédiens errants, les deux filles de Marceline, Ondine et Inès, furent des malades extrêmement distinguées. Ondine était spirituelle, avec des gaietés nerveuses,—mais froide et sans abandon. Sa mère s'étonnait et souffrait de ses refus de se confier... Cette souffrance se peut mesurer à la joie qu'éprouve la pauvre femme un jour que sa fille, attendrie par l'absence (elle était alors en Angleterre), a bien voulu lui ouvrir un peu son cœur:
«... Dans une vie aussi haletante que la nôtre, répond la mère, où prendre le temps d'un récit, d'une confidence? Tout s'y jette par larmes, par sanglots, par une étreinte passionnée qui n'a rien dit, mais qui a empêché de mourir. Avec toi surtout, j'ai vécu de silences forcés. Je croyais les devoir à ton repos, à ta santé... Ce qui doit apaiser ta charmante colère contre M. Alexandre Dumas (cette colère qui m'a fait entrevoir un moment le ciel d'une mère, le cœur de son enfant soulevé en sa faveur), c'est que ce n'est pas ici, dans ce monde comme il est fait, qu'il faut prétendre être jugé suivant ses vertus et ses fautes...»
J'emprunte ici quelques détails à des fragments de Mémoires: Un projet de mariage de Sainte-Beuve, publiés par la Gazette anecdotique du 31 janvier 1889. (M. Benjamin Rivière devrait nous dire, s'il le sait, quel est l'auteur de ces Mémoires.) Sans être précisément jolie, Ondine était d'une physionomie douce, «avec le regard un peu maladif.» Elle était, comme sa mère, réfractaire à la toilette. «Mme Valmore avait la parole un peu traînante et larmoyante, sa fille avait plus de décision et de netteté dans la repartie; elle plaisait au premier abord.»
En 1842, je pense (elle avait alors vingt et un ans), Ondine entra comme institutrice dans un pensionnat de demoiselles qui était situé rue de Chaillot. La directrice, Mme Lagut, personne de grand mérite, avait un salon très fréquenté, où Sainte-Beuve, déjà célèbre, était reçu familièrement. Les jeunes maîtresses étaient admises à ces réunions. L'auteur de Joseph Delorme et des Consolations, l'ami de la poésie lakiste et des nuances morales gris-perle, devait se plaire dans ce monde modeste, gracieux avec décence, un peu mélancolique au fond, de jeunes institutrices. C'était une société à souhait pour son âme frôleuse de confesseur laïque. Dans un coin du salon, on jouait au whist; dans un autre coin, on causait, ou l'on s'amusait au jeu des petits papiers, quiproquos ou bouts-rimés. Sainte-Beuve prenait assez souvent part à ces exercices, où triomphait Ondine.
Il la remarqua bien vite; et un commerce spirituel et littéraire ne tarda pas à s'établir entre eux... Après la mort d'Ondine, en 1833, Sainte-Beuve écrira à la mère: «... C'étaient mes bonnes journées que celles où je m'acheminais vers Chaillot à trois heures et où je la trouvais souriante, prudente et gracieusement confiante. Nous prenions quelque livre latin, qu'elle devinait encore mieux qu'elle ne le comprenait, et elle arrivait comme l'abeille à saisir aussitôt le miel dans le buisson. Elle me rendait cela par quelque poésie anglaise, par quelque pièce légèrement puritaine de William Cowper qu'elle me traduisait, ou mieux par quelque prière d'elle-même et de son pieux album qu'elle me permettait de lire...»