Sainte-Beuve, nous dit l'auteur des Mémoires, était le contraire d'un dandy: il se rapprochait précisément des deux dames Valmore par son peu de respect de la mode et son insouciance de la tenue. La littérature, le latin, la poésie anglaise, un même dédain des «extériorités» (Sainte-Beuve était encore dans la période religieuse de sa vie)... que de raisons de s'entendre! Un beau jour, il confia à l'excellente Mme Lagut son amour naissant pour Ondine et le projet qu'il avait formé de demander sa main. Mme Valmore et Ondine, pressenties, se montrèrent disposées à accueillir la demande; et sans doute, peu après, il se déclara à Ondine elle-même, puisque, le premier mai 1843, Marceline écrit à sa fille: «M. Sainte-Beuve t'attend sur tes gages donnés.»
Mais ensuite Sainte-Beuve hésita, et, finalement, ne conclut point. Il eut sans doute peur du mariage, et peur de lui-même. Il comprit que ni l'indépendance et l'infinie curiosité de son esprit toujours en quête, ni ses habitudes irrégulières de célibataire sans-gêne et assez peu dégoûté, n'auraient pu se plier à la loi du mariage. Et pourtant, il eut un vrai chagrin lorsque, quelques années plus tard, Ondine épousa un jeune avocat, M. Jacques Langlais. Chose curieuse, elle demeura jeune fille dans le souvenir de Sainte-Beuve, dans l'image idéalisée qu'il conserva d'elle et qu'il entretint pieusement. Il considérait le mari comme non avenu. Il écrit dans la lettre que je citais tout à l'heure: «C'est à vous, poète et mère, qu'il appartient de recueillir et de rassembler toutes ces chères reliques, toutes ces reliques virginales, car je ne puis m'accoutumer à l'idée qu'elle ait cessé d'être ce qu'il semblait qu'un Dieu clément et sévère lui avait commandé de rester toujours.» Peut-être, parmi les raisons qui l'empêchèrent d'épouser Ondine, faut-il compter ce scrupule et ce respect devant une vierge, et la terreur d'abolir ou seulement de transformer ce par quoi elle l'avait surtout séduit: terreur d'autant plus invincible que celui qui l'éprouve est plus habitué,—et c'était le cas de Sainte-Beuve,—aux rencontres grossières. On peut, quand on a à la fois l'âme délicate et les mœurs cyniques, estimer répugnant de demander à une jeune fille intacte précisément ce qu'on a accoutumé de demander à de tout autres personnes; on peut très bien, dis-je, rester célibataire toute sa vie par respect des jeunes filles: je parle très sérieusement.
Sainte-Beuve écrit encore à Marceline: «... Ici, du moins, il y a tout ce qui peut adoucir, élever et consoler le souvenir: cette pureté d'ange dont vous parlez, cette perfection morale dès l'âge le plus tendre, cette poésie discrète dont elle vous devait le parfum et dont elle animait modestement toute une vie de règle et de devoir, cette gravité à la fois enfantine et céleste par laquelle elle avertissait tout ce qui l'entourait du but sérieux et supérieur de la vie...» Je suis tenté de croire,—car le même sentiment s'y retrouve, et presque les mêmes expressions,—que l'admirable pièce des Consolations:
Toujours je la connus pensive et sérieuse...
fut inspirée à Sainte-Beuve par le souvenir de cette charmante Ondine Valmore. (Mais, pour l'affirmer, il faudrait consulter les dates; et je n'ai point sous la main les poésies de Sainte-Beuve.)
Cette Ondine avait bien de l'esprit et de la grâce, avec, peut-être, une pointe d'affectation. M. Rivière nous donne une de ses lettres. En 1852, mariée, heureuse, semble-t-il (du moins ce jour-là), et guérie de ce que son adolescence avait eu de bizarre et de farouche, elle écrit de Saint-Denis-d'Anjou, où elle était en villégiature, à son frère Hippolyte: «Dans quelques jours, nous serons ensemble, cher frère, et il faut tout le besoin que nous avons de nous voir, pour nous consoler de rentrer dans ce Paris qui nous fait peur. Je n'ose pas penser à cette rue de Seine: il me semble que je vais retrouver là l'horrible hiver de l'an passé. Ici, on oublie tout, on se plaint par genre, mais sans amertume; on dort, on mange, on n'entend point de sonnette. On s'éveille pour dire: «Va-t-on déjeuner?» On se promène à âne et on rentre bien vite pour demander: «Va-t-on dîner?» Il y a des fleurs, des herbes, des senteurs de vie qui vous inondent malgré vous-même; il y a une atmosphère d'insouciance qui vous berce et vous rend tout facile, même la souffrance. Que n'es-tu là? Tu prendrais ta part de tant de biens! Tu nous aiderais à traduire Horace dans un style élégant et philosophique comme celui-ci:
Cueillons le jour. Buvons l'heure qui coule;
Ne perdons pas de temps à nous laver les mains:
Hâtons-nous d'admirer le pigeon qui roucoule,
Car nous le mangerons demain.
«Ne fais pas attention au pluriel rimant avec un singulier; c'est une licence que la douceur de la température nous fait admettre. Nous devenons de véritables Angevins: molles, comme dit César (ou un autre).»
Cela est vraiment joli; et j'y reconnais la trace des leçons latines de Sainte-Beuve. Je songe avec plaisir que, en se livrant à ce badinage presque savant, la jeune Mme Langlais se revoyait dans le pensionnat de la rue de Chaillot, le front penché auprès de celui de Joseph Delorme, sur un volume d'Horace.
Elle continue: «Ne te marie pas avant notre retour. Je tiens à être consultée sur la toilette de la mariée,—peut-être sur la mariée elle-même. Quant à l'Alice de la rue Miromesnil, cela me paraît fruit vert destiné à devenir fade. Je crois qu'il n'y a pas grande intelligence dans ce front-là. Il est vrai que je la connais peu...»