Il y a, dans cette lettre, un joli ton d'ironie, sentiment inconnu de la bonne Marceline. Ondine, évidemment, n'avait rien d'une harpe ni d'une guitare. J'imagine que la sentimentalité un peu larmoyante et les crédulités romanesques et les enthousiasmes à grands bras ou les désespoirs à cheveux tombants de sa sainte mère devaient paraître à la fois adorables—et excessifs—à cette élève de Sainte-Beuve. Elle l'aimait, elle la vénérait, mais se sentait incapable de «vibrer» toujours avec elle. Je m'explique par là que Mme Valmore ait cru qu'Ondine se retirait d'elle, alors que cette fine personne se tenait simplement un peu à l'écart de tout ce lyrisme. De loin, ne se souvenant plus que du grand cœur de sa mère, Ondine osait se livrer davantage, ainsi que nous l'avons vu.

Moins froide qu'Ondine, nous dit M. Rivière, mais plus fantasque, Inès avait de longs silences, suivis d'une agitation fébrile, inquiétante, que la mère attribuait à une croissance difficile. La maladie se déclara, étrange comme sa nature, faisant naître chez elle une jalousie folle contre sa sœur, lui enlevant la voix: «La voix d'Inès était d'une douceur pénétrante et, comme celle de sa mère, faisait pleurer. S'éteignant de plus en plus par le progrès de la maladie, cette voix déchirait le cœur de la mère lorsque l'enfant faisait de vains efforts pour moduler certains airs flottant dans sa mémoire: ils ne sortaient plus qu'étouffés de cette gorge brûlante et sèche. Celle qui la veillait, en l'écoutant, pleurait dans la chambre d'à côté. La Voix perdue est un des souvenirs de ces veilles poignantes.» (Œuvres de Marceline Desbordes-Valmore, III, p. 251.)[(Retour à la Table des Matières)]

«L'AMOUR» SELON MICHELET

Michelet a écrit l'Amour en 1858, parce que la France «était malade», qu'on n'y savait plus aimer, et que les statistiques des mariages et des naissances y étaient pitoyables. Il ne paraît pas, après quarante ans passés, que les choses aillent mieux, ni que le livre de Michelet ait rien perdu de son à-propos. Il serait d'ailleurs excellent de remettre Michelet à la mode, parce qu'il a été une des grandes âmes les plus aimantes et les plus croyantes de ce siècle, et que nous avons surtout besoin qu'on nous réchauffe un peu.

L'Amour de Michelet est un livre ardent et grave, candide, d'un accent religieux, et qui n'a donc pas grand'chose de commun avec l'Amour de Stendhal ou la Physiologie du Mariage de Balzac.

Presque tous ceux de nos écrivains qui ont «professé» sur l'amour ont tenu principalement à montrer qu'ils n'étaient pas dupes de la femme et qu'ils étaient munis de la plus féroce expérience; qu'ils étaient capables des plus subtiles et défiantes analyses, et qu'ils n'étaient pas incapables eux-mêmes de perversité. Ils sont pessimistes, libertins, un peu fats. Et ils nous surfont la complexité féminine pour nous faire mieux croire à leur propre profondeur et à l'étendue de leur enquête personnelle.

Puis, il ne s'agit guère, chez eux, que de l'amour-maladie,—ou de l'amour-libertinage,—quelques noms qu'ils lui donnent; bref, d'un amour dans lequel il y a toujours un principe de haine. C'est l'amour des sens à ses divers degrés, de la simple débauche à la pure folie passionnelle. À son degré supérieur, cet amour-là est «le grand amour», celui qui rend idiot et méchant, qui mène au meurtre ou au suicide, et qui n'est qu'une forme détournée et furieuse de l'égoïsme, une exaspération de l'instinct de propriété. Une créature est «tout pour vous»; elle vous fait indifférent au reste du monde, parce que vous attendez d'elle des sensations uniques. Vous l'aimez comme une proie, avec l'éternelle terreur de la partager. Vous voulez être pour elle ce qu'elle est pour vous: l'univers de la sensation. Sinon, vous la haïssez en la désirant. Voilà le grand amour. La jalousie en est presque le tout.

Rien de tel chez Michelet. Car «l'amour», est un mot qui désigne des choses profondément différentes ou même contraires. Désirer la possession d'un corps afin d'en tirer, pour soi, d'agréables secousses nerveuses... quoi de commun entre cela—et aimer? L'amour de Michelet est, très simplement, l'amour qui aime. Et c'est pourquoi, dans tout son livre, il ne mentionne même pas la jalousie des sens.

Aimer, c'est se donner plus que vouloir prendre ou retenir; c'est se donner avec son cœur, son esprit et son âme: et ce don ne se peut faire qu'à une autre âme, à un autre esprit, à un autre cœur, dont un corps gracieux et désirable n'est, après tout, que l'enveloppe et le signe. C'est placer hors de soi, dans un autre être, sa raison de vivre, mais de vivre totalement, de développer son être propre en se dévouant à lui. Au fond, Michelet conçoit l'amour comme Platon, comme les poètes des Chansons de chevalerie, comme d'Urfé (à cela près que d'Urfé, par un scrupule renchéri touchant la possession physique, ne veut considérer l'amour qu'avant le mariage), comme Corneille enfin, et Pascal lui-même. «À mesure qu'on a plus d'esprit, dit Pascal, les passions sont plus grandes, parce que les passions n'étant que des sentiments et des pensées qui appartiennent purement à l'esprit, quoiqu'ils soient occasionnés par le corps, il est visible qu'elles ne sont plus que l'esprit même et qu'ainsi elles remplissent toute sa capacité.» Pareillement Michelet: «L'amour est chose cérébrale. Tout désir fut une idée... Les renouvellements du désir sont inépuisables par la fécondité de l'esprit, l'originalité d'idées, l'art de voir et de trouver de nouveaux aspects moraux, enfin l'optique de l'amour.»

L'amour est un exercice de l'intelligence et de la volonté. Tout le livre de Michelet nous le montre tel. Ce livre n'est point une œuvre d'observation, ou du moins l'observation n'y fournit que des arguments complaisants à l'appui d'une doctrine. C'est le poème de l'amour et c'est un ouvrage d'édification, au sens exact du mot; un traité d'élargissement, d'affranchissement de l'âme, et de perfectionnement moral par l'amour.