Ce travail dure toute la vie. Voici peut-être la vue la plus originale et la plus féconde du livre de Michelet: «L'Amour n'est pas une crise, un drame en un acte. C'est une succession, souvent longue, de passions fort différentes, qui alimentent la vie et la renouvellent.» Autrement dit, un amour, c'est une vie.
Michelet choisit un couple: une jeune fille de dix-huit ans et un jeune homme de vingt-huit; il les suppose s'aimant d'un amour égal; il les isole à peu près (quoi qu'il dise) du monde ambiant; les suit année par année, jusqu'à la mort, et étudie, aux âges différents, l'action physique et morale de l'homme sur la femme, et inversement: «création de l'objet aimé (c'est-à-dire création de l'épouse par le mari); initiation et communion; incarnation de l'amour (dans l'enfant); alanguissement de l'amour; rajeunissement de l'amour.»
Michelet propose un idéal, et qui se trouve être, sur la plupart des points, traditionaliste: il est remarquable que, ayant intitulé son livre l'Amour, Michelet n'y parle que de l'amour conjugal. Mais cet idéal n'est que l'achèvement, par l'esprit, des indications fournies par la nature. Je dirais, si je ne craignais la barbarie scolastique des termes, que cette conception de l'amour est toute éclatante d'un «idéalisme naturiste» qui rappelle celui de Rousseau et qui en réalité le continue. C'est cela, je crois, qui est le plus curieux à examiner un peu en détail.
Personne, je pense, n'accusera Michelet de timidité. Et pourtant la question de l' «union libre» n'est même pas soulevée par lui. Ou plutôt il ne distingue pas entre l'union libre et le mariage légal: il ne les conçoit l'un et l'autre que «pour la vie.» L'homme et la femme, vus dans le beau de leur instinct, sont essentiellement monogames. La physiologie conseille et veut en quelque façon la monogamie. «La fécondation s'étend bien au delà du présent immédiat; l'acte générateur ne donne pas un résultat unique, mais il a des effets multiples, durables, et souvent continués longtemps dans l'avenir.» Les enfants de l'amant ressemblent au mari. Les enfants du second mari ressemblent au premier mari. Le premier homme qui aime une femme met en elle sa marque pour toujours.—Mais, au surplus, l'avancement moral de la femme et de l'homme étant à la fois le but de la vie et l'œuvre de l'amour, il est clair que la meilleure condition de cet avancement, et la plus souhaitable, c'est d'être l'œuvre d'un seul amour et qui dure autant que la vie même.—Bien différent de nos plus récents moralistes, Michelet n'a pas l'ombre de complaisance pour le libertinage, ni pour l'adultère, ni pour cette espèce «de divorce dans le mariage qui est, dit-il, l'état d'aujourd'hui (1858).» Les mauvaises mœurs ne lui inspirent aucune curiosité spéculative. Il parle avec horreur et naïveté de la courtisane. «Il n'y a plus de filles de joie: il y a des filles de marbre et des filles de tristesse.»
De même, Michelet n'est point «féministe». Pourquoi? Parce qu'il adore la femme.
Cette adoration s'exprime à toutes les pages, tantôt par le plus beau lyrisme et le plus largement frémissant, tantôt par de petits cris, de menues caresses, des gentillesses et des mièvreries d'une incontestable fadeur. Et c'est la «jeune dame» par-ci, «la belle paresseuse par-là»; et «la chère rêveuse» avec sa «charmante petite moue», et le mari qui est «le cher tyran», et les apostrophes dans le goût du siècle dernier: «Objet sacré, ne craignez rien!...» Et c'est pire encore, lorsque Michelet badine, car ce poète est dépourvu d'esprit à un surprenant degré. «Voici votre sujet, ô Reine!... Il croira monter en grade si vous l'élevez à la dignité de Valet de chambre titré, à la position féodale de Chambellan, grand Domestique, grand Maître de votre maison... fier et honoré, madame, si Votre Majesté accepte ses très humbles services.» Et plus tard, quand la femme veut se faire le secrétaire de son mari: «... Il y a, à son bureau, quelqu'un qui s'est levé à quatre heures et qui a écrit les lettres pressées... Il s'éveille, ne la voit pas, s'inquiète, l'appelle. Et la plume est jetée: M. le secrétaire accourt, humble page, à son lit.» Notez qu'ici le petit page a trente-six ans, qui, il est vrai, «en valent quinze.» Il n'est pas toujours plaisant de voir ce grand lyrique faire ainsi le gamin. Il y a vraiment, dans son empressement autour de l'Idole, trop de petites mines et de frétillements puérils. Son adoration prend toutes les formes, même les plus niaises. Mais elle est profonde et continue.
Or, pour mieux adorer la femme, il s'applique à la voir aussi différente que possible de l'homme.
Il ne proteste même pas, du moins dans ce volume, contre l'éducation que recevaient encore la plupart des jeunes Françaises de son temps. Il aimerait peu la jeune fille anglaise ou américaine, qui a du muscle, qui voyage seule, qui veut, qui décide, qui ose. Il estimerait que l'abus des sports communique aux mouvements de cette vierge quelque chose de trop net et de trop hardi, sans rien d'enveloppé ni d'hésitant, et rapproche trop son air, sa marche, ses gestes, de ceux des garçons.—Ne vous y trompez pas, la jeune fille que Michelet met dans les bras du jeune mari, c'est l'ingénue, la jeune fille timide, rougissante, ignorante d'elle-même, mystérieuse, inachevée; oui, l'ingénue de Scribe, l'Ingénue nationale!—Car il la faut ainsi, molle et incertaine, pas encore formée de corps ni d'esprit, pour que l'homme la puisse pétrir et créer entière et que, la créant, il soit à son tour renouvelé et achevé par elle.
Pour mieux l'adorer, Michelet la traite à la fois comme une déesse, comme une reine, comme une sainte, comme une malade, comme une blessée, comme une enfant. Il insiste avec une complaisance extrême sur les particularités physiologiques qui la distinguent de l'homme; au besoin il en inventerait. «La femme ne fait rien comme nous. Son sang n'a pas le cours du nôtre... Elle ne respire pas comme nous. Elle ne mange pas comme nous. Elle ne digère pas comme nous... Elle a un langage à part, qui est le soupir, le souffle passionné», etc... Mais surtout une image obsède Michelet: celle du «flux et du reflux de cet autre océan, la femme!» Cette idée le ravit, que la vie de la femme soit rythmée, par les lunaisons, ainsi qu'un beau poème. Et l'une de ses grandes joies a été d'apprendre, par des expériences de Bouchardat, que, contrairement au préjugé de l'Église et du moyen âge, le sang féminin dont les mouvements composent ce rythme harmonieux est un sang parfaitement pur. Il s'excite là-dessus; il explique toute la femme par ce sang et par la blessure d'où il sort. Et, dès lors, jamais elle n'est, pour lui, assez blessée, ni assez malade. Par des calculs artificieux, étendant les signes avant-coureurs et prolongeant les cicatrices du mystérieux déchirement, il établit qu'«en réalité, quinze ou vingt jours sur vingt-huit (on peut dire presque toujours) la femme n'est pas seulement une malade, mais une blessée. Elle subit incessamment l'éternelle blessure d'amour.»