Il se la représente donc, avec exaltation, comme une perpétuelle fontaine de sang. Et c'est pourquoi il veut qu'on la ménage, qu'elle travaille peu, et seulement dans sa maison, qui est son petit royaume.—Au reste il ne la flatte point. Il ne lui croit pas le cerveau très fort. Il pense que le mari ne doit pas tout lui laisser lire, qu' «elle ne doit pas savoir ce que sait l'homme, ou doit le savoir autrement.» Il ne craint pas de lui attribuer une certaine vulgarité de jugement, un faible pour l' «amateur», l'homme agréable, l' «honnête homme» d'autrefois, brillant et superficiel. Il dit que «la grande mission de la femme ici-bas étant d'enfanter, d'incarner la vie individuelle, elle prend tout par individu, rien collectivement et par masses», qu'elle sent à merveille l'amour, la sainteté, la chevalerie, et difficilement le droit; enfin qu'elle est toujours plus haut ou plus bas que la justice.
Mais il l'adore.
Il croit à l'infinie bonté native de la femme. Toutes les fois qu'elle paraît un peu moins bonne, c'est qu'elle souffre (toujours la blessure). On la dit capricieuse; ce n'est pas vrai: elle est au contraire régulière, «très soumise aux puissances de la nature.»
Sur l'adultère, le grand poète semble peu complet, soit insuffisance d'information, soit indulgence et tendre partialité. Sans doute il reconnaît, se conformant en cela au bon sens, à la tradition, que l'adultère de la femme est plus «coupable» à cause des conséquences, que celui du mari: mais d'autre part, il la croit beaucoup moins responsable que l'homme. Dans le chapitre: La Mouche et l'Araignée, cherchant comment elle peut être amenée à la faute, il n'ose imaginer que deux cas: si elle tombe,—c'est qu'une perfide amie avait résolu de la faire tomber, la pauvre petite;—ou c'est que, de très bonne foi, elle voulait, la chère enfant, servir les intérêts de son mari... Et pour elle Michelet imagine des fractions de responsabilité morale. Il précise: il la démêle responsable de son acte pour un trentième exactement, vingt trentièmes étant attribuables à la surprise et les neuf autres à une contrainte extérieure.
Jugez si, après cela, le mari doit pardonner! Michelet approuverait les innombrables absolutions maritales qui font, depuis quelques années, la gloire de nos comédies et de nos romans. Il va aussi loin que possible dans ses conseils de miséricorde. Il en fait bénéficier jusqu'à la jeune fille qui se laissa endommager et qui ne s'en vante pas la nuit de ses noces: «Vous devez, dit-il au mari, vous fier à elle tout d'abord pour son passé: que serait-ce si elle osait vous interroger sur le vôtre?» Et il ajoute, avec une générosité magnifique et aisée: «Eh! quand elle aurait eu un malheur, une faiblesse même, vous êtes sûr qu'elle aimera celui qui l'adopte, bien plus que le cruel, l'ingrat, dont l'amour ne fut qu'un outrage.»
Tentée, la femme doit se confesser à son mari. C'est ce que les roses, notamment, lui conseilleront toujours (Voyez le chapitre: Une rose pour directeur). Il faut dire que, dans les cas supposés par Michelet, la femme ne montre point de perversité, oh! non, et que cela lui rend l'aveu moins difficile. Celui qu'elle est tentée d'aimer, c'est un jeune homme que son mari aime, un commis de la maison ou un jeune cousin. Donc elle confessera à son époux son trouble, ses inquiétudes. Elle lui dira: «Garde-moi! aie pitié de moi!... soutiens-moi!... Je sens que j'enfonce. Si faible est ma volonté, que d'heure en heure elle glisse, elle va m'échapper...» etc...
Dans le roman de Mme de La Fayette, M. de Clèves reçoit de sa femme une confidence pareille, suivie des mêmes supplications: «Conduisez-moi; ayez pitié de moi et aimez-moi encore si vous pouvez!» Or, M. de Clèves meurt de cette confession, tout simplement. Le mari de Michelet a plus d'estomac. Il soignera l'âme de la jeune pénitente, la consolera, l'exhortera, la fera changer d'air, et il ne sera ni soupçonneux ni jaloux. Et si ce traitement ne sert à rien, il gardera sa femme, même coupable. «Quoi qu'il advienne, et quand même elle faiblirait, ne quittez jamais la chère femme de votre jeunesse. Si elle a faibli, d'autant plus elle a besoin de vous. Elle est vôtre, quoi qu'elle ait fait.»
Je pressens que, si j'étais femme, tous ces chapitres: la Mouche, Tentation, Médication, me paraîtraient accablants de bonté, de pitié, de miséricorde, et, dans le fond, un peu injurieux. Ils prêtent par trop de faiblesse à la femme, et à l'homme par trop de sublimité. Et l'on sait bien que l'homme n'est pas sublime à ce point, mais on soupçonne aussi que la femme n'est pas, à ce degré, blessée, malade, infirme, irresponsable, incapable de se défendre contre les autres et contre elle-même. Consulté sur le cas à propos duquel Mme de La Fayette montre tant de finesse et Michelet un si bon cœur, Molière n'hésiterait point:
Oui, je tiens que jamais de semblables propos
On ne doit d'un mari traverser le repos.
Et c'est cependant un bon «naturiste» que Molière. Mais Michelet, comme j'ai dit, est un naturiste mystique.