«... Le visage vieillit bien avant le corps.—L'ampleur des formes est favorable à l'expression de la bonté.—Une génération qui n'aimerait que la première jeunesse et ne serait pas policée par le commerce des dames resterait grossière.—Une femme qui aime et qui est bonne peut, à tout âge, donner le bonheur, douer le jeune homme.»

Il vous apparaîtra de nouveau, si vous pesez les mots de cette dernière phrase et si vous en cherchez le commentaire dans le texte du chapitre, que le naturisme de Michelet n'est pas précisément le naturisme de Molière.

L'achèvement de l'amour, c'est-à-dire de l'histoire de deux âmes s'élevant et s'épurant l'une par l'autre, c'est la bonté. L'amour mène à l'amour universel. «L'amour, dit l'auteur de l'Imitation, tend toujours en haut.»—C'est quand tous deux se rencontrent dans une idée de charité, «s'attendrissent dans la surprise d'avoir tellement le même cœur», que s'opère entre l'homme et la femme «l'échange absolu de l'être» et que se consomme leur «unité». Michelet fait remarquer, que, dans ces moments où «l'amour et la pitié coulent en douces larmes», les sens se renouvellent et, «souvent plus vif qu'au jeune âge, revient l'aiguillon du désir.» Ainsi la nature récompense les vieux époux d'être bons, et la sensibilité et la bienfaisance engendrent la volupté. Page consolante, tout à fait dans l'esprit du dernier siècle et, particulièrement, de Diderot.

Et le livre se termine par des méditations de l'idéalisme le plus émouvant sur «l'amour par delà la mort», sur le culte rendu au défunt par la veuve «qui est son âme attardée»; car il sied que la femme survive. «C'est à l'homme de mourir et à la femme de pleurer.»

Tout cela est très beau. Aussi est-ce un rêve. On est effrayé du rôle du mari, de la quantité et de la minutie de ses obligations. Par crainte de l'intrusion du prêtre, Michelet enfle démesurément le ministère spirituel du mari. Il solennise et dramatise tout. Il dira, par exemple: «Chaque fois que la femme consent au désir de l'homme, elle accepte de mourir pour lui.» Cela est bien exagéré. La vie est plus simple, plus plate, moins montée de ton. La femme n'est pas toujours femme avec cette intensité. Elle n'est ni si malade, ni si innocente. L'union que nous raconte Michelet est un phénomène, une «réussite». On peut toujours discuter si l'état de mariage est ce qui convient le mieux au sage, et s'il ne lui est pas loisible de se faire, dans d'autres conditions, une vie supportable et qui ait pourtant sa dignité et qui ne soit pas inutile aux autres.

Mais le poème de Michelet garde une rare valeur de conseil, d'exhortation éternellement opportune. Il est très bon de dire aux gens d'aujourd'hui,—et de tous les temps,—que la vérité, c'est de se marier jeunes, de n'aimer qu'une femme et de l'aimer toute sa vie. Il est très bon de leur persuader que vivre ainsi, c'est suivre la nature en l'interprétant, et que, par la vertu d'un amour unique et qui dure, l'homme atteint à son maximum de force. «Ou concentre-toi, ou meurs. La concentration des forces vitales suppose avant tout la fixité du foyer.»

Et voici le charme et la saveur du livre, et par où il peut nous reprendre. Ces préceptes, qui excluent l'union libre, le divorce, l'émancipation de la femme, toute théorie un peu aventureuse, et qui impliquent les croyances les plus délibérément spiritualistes; ces préceptes si sensés d'un historien éclairé par l'expérience des âges, affectent la forme la plus maladive, la plus nerveuse, la plus haletante et trépidante. Des idées paisibles et utiles y ont l'accent d'un délire sacré, semblable à l'ivresse des prêtres orphiques. La sensibilité et l'optimisme du XVIIIe siècle, dont Michelet fut le plus fidèle continuateur, y vaticinent avec une romantique frénésie. Les «harmonies de la nature» y sont expliquées et célébrées en phrases sursautantes et fiévreuses. Cela fait songer à un Bernardin de Saint-Pierre un peu épileptique. C'est ravissant.[(Retour à la Table des Matières)]

VICTOR DURUY

M. Jules Lemaître, ayant été élu par l'Académie française à la place vacante par la mort de M. Duruy, y est venu prendre séance le 16 janvier 1896 et a prononcé le discours suivant:

Messieurs,