En m'appelant ici à la succession de M. Victor Duruy, vous m'avez fait, non seulement le plus grand honneur que je pusse espérer, mais un honneur dont nul souci de parer ou d'amplifier mon sujet ne sera la rançon. Les obligations que votre choix m'impose aujourd'hui me seront, je ne dis point faciles, mais assurément très douces à remplir. À aucun moment ni dans aucune partie de la vie et de l'œuvre de mon illustre prédécesseur, je n'aurai d'autre embarras que d'égaler mon respect et ma louange aux mérites d'une vie et d'une œuvre si évidemment bienfaisantes. Et cela déjà, Messieurs, est un éloge tout à fait rare, même ici.
La certitude et l'activité; des croyances morales simples et fortes, héritées de l'antiquité grecque et latine, attendries par le christianisme, élargies par la Renaissance, enrichies de toute la générosité acquise par l'âme humaine à travers trente siècles; des actes conformes à ces croyances; des écrits conformes à ces croyances et à ces actes; le plus ardent patriotisme et le plus humain; les plus solides vertus privées et publiques; une sincérité entière; toutes communications ouvertes, si je puis dire, entre la vie publique, la vie privée et l'œuvre écrite; des passages aisés et tranquilles de la médiocrité à la puissance, de la chaire du professeur à la tribune et au cabinet du ministre, et de là au foyer domestique et au recueillement de l'étude... bref, c'est une vie singulièrement harmonieuse que celle de M. Victor Duruy, et qui laisse une telle impression de force, de suite et de sécurité dans son développement qu'elle fait songer à quelque très belle Vie de Plutarque,—côté des Romains.
J'aurai, pour vous la remettre sous les yeux, un secours qui me deviendrait une gêne, si je pouvais avoir la prétention de mieux parler de M. Duruy, ou même d'en parler autrement, que ne l'a fait M. Ernest Lavisse dans l'admirable petit livre qu'il a consacré à son ancien chef et vénérable ami. Le tableau qu'il trace de l'enfance et de la jeunesse de son maître est tout cordial et charmant. Victor Duruy naquit en 1811 d'une bonne race d'ouvriers-artistes employés à la manufacture des Gobelins depuis sept générations. L'enfant respira, à la maison paternelle, ce qu'il y avait de meilleur dans l'âme populaire du temps. Amour de l'ordre et de la liberté, «fidélité aux principes de 89 (et pourquoi non, je vous prie?), fierté des gloires militaires de la Révolution et de l'Empire, rêve d'une France libre, glorieuse et honorée parmi les hommes», cela composait une sorte de religion civique, commune alors à un très grand nombre de Français, et faite de très antiques bons sentiments, mais qui, naturellement, revêtaient les formes accidentelles propres à cette époque: on n'était pas clérical dans la maison; on était de ces Parisiens qui, à l'endroit des «capucinades» officielles de la Restauration, retrouvaient les propos de la Satire Ménippée; et, le samedi soir, on se réunissait entre amis, sous la tonnelle, pour chanter les premières chansons de Béranger.
Né du peuple et dans le plus large courant de l'esprit de la Révolution française—en sorte qu'il n'eut ni à changer ni à se contraindre pour être «avec son temps»,—la vie de Victor Duruy, exemplaire, tout unie dans son fond, mais avec un air de merveilleux, et, au milieu de son cours, un coup de baguette des fées, ressemble à quelque beau récit de la «morale en action», à mettre entre les mains des écoliers, de ces écoliers de France pour qui il a tant travaillé.
Ce petit enfant, qui sera un grand ministre, va d'abord à l'école communale de la rue du Pot-de-Fer. En même temps il suit un cours de dessin à la manufacture et travaille à l'atelier des apprentis. Mais, le voyant souvent le nez dans un livre, un des habitués du samedi dit au père qu'il le fallait pousser. L'enfant entre donc en 1824, avec une demi-bourse, dans une grande institution du quartier, qui devint plus tard le collège Rollin. Il y reste six ans. Au début, il était un des derniers; à la fin, il obtient le prix d'excellence. M. Duruy disait volontiers de lui-même: «Je suis un bœuf de labour.» Dès l'enfance, il commença de tracer son sillon, qui fut droit et profond, et fertile en moissons dont s'enrichirent les greniers publics.
Il passe son baccalauréat le 27 juillet 1830, première journée des «trois glorieuses», devant un jury qui portait des rubans tricolores à la boutonnière. La nuit, il saute par-dessus les murs de son collège et, s'étant procuré un uniforme et un bonnet à poil, il rejoint la compagnie de la garde nationale dont son père était capitaine. Il eût bien voulu être un héros: mais sa compagnie fut simplement employée à remettre l'ordre dans la prison de Sainte-Pélagie. Après quoi, le jeune garde national s'en va au collège Louis-le-Grand faire ses compositions d'École normale. Il s'était dit: «Professeur ou soldat! Si je suis refusé à l'École, je m'engage dans l'armée d'Afrique.» Il ne fut point soldat. Deux de ses fils devaient l'être pour lui.
Entré le dernier à l'École normale, il en sortit, en septembre 1833, premier au concours de l'agrégation d'histoire. C'était, vous le voyez, sa destinée, d'avoir des commencements modestes et des réussites éclatantes, en sorte que chaque épisode de sa vie pût être tourné en exemple et en leçon. Son succès lui valut, après un trimestre passé au collège de Reims, d'être appelé au collège Henri IV, où le roi Louis-Philippe venait d'envoyer deux de ses fils. L'un était le duc de Montpensier. L'autre est ici. Une Providence ingénieuse donnait à ce professeur ardemment français entre nos historiens un élève, futur historien lui-même, profondément français entre nos princes.
Et Victor Duruy continue de creuser à son rang, patiemment, son loyal sillon. Car, dans cette vie si bien composée, la période illustre eut des préparations longues et fortes. Il fut donc professeur pendant plus de vingt ans. C'était un professeur excellent, grave, sans gestes, un peu lent, fait pour la toge, et qui attachait autant par son sérieux même que par le don qu'il avait de voir et de peindre; profondément respectueux de sa tâche, et qui n'ignorait point,—je cite ses expressions,—que «l'esprit de l'enfant est un livre où le maître écrit des paroles dont plusieurs ne s'effaceront pas.»
Cependant on commençait à le connaître. Tous les collégiens français apprenaient l'histoire dans ses manuels si clairs, si vivants, et qui firent une petite révolution dans la librairie scolaire. Les deux premiers volumes de sa grande Histoire des Romains paraissaient en 1843 et 1844, et lui valaient d'être décoré par M. de Salvandy. En 1845, il était nommé professeur au lycée Saint Louis. Puis, M. de Salvandy parla de l'envoyer comme recteur à Alger. M. Duruy accepta la proposition avec joie. Il eût retrouvé là-bas, faisant belle besogne, son ancien élève, M. le duc d'Aumale. Il se voyait déjà enfermé dans un gourbi ou parcourant les montagnes kabyles pour y apprendre la langue et les mœurs des vaincus, et les aimant, et par là les civilisant à mesure qu'on les battait. Le rectorat qu'il rêvait était un rectorat très agissant, très peu sédentaire, debout et même à cheval, avec les larges façons d'un préteur romain de la bonne époque pacifiant une province. Mais sa candidature ne plut pas à MM. Cousin et Saint-Marc Girardin. M. Duruy n'était pas sympathique à ces deux hommes, sans doute par quelques-uns des traits que nous goûtons le plus en lui.
Il aimait, notamment, à dire et à écrire ce qu'il pensait. Et c'est pourquoi, en même temps que l'évidente solidité de son mérite lui valait, même avant qu'une volonté toute-puissante ne s'en mêlât, d'appréciables honneurs dans sa carrière professorale, sa franchise ne laissait pas de lui attirer quelques difficultés. Il paraît que c'était, en 1851, une hardiesse insupportable chez un professeur de l'Université que de préférer Athènes à Lacédémone. M. Duruy ayant, dans un de ses manuels, avoué cette préférence, une note officielle la qualifia d'«audacieuse témérité». Il eut aussi, en 1853, de longs ennuis pour un court passage de son Abrégé de l'Histoire de France, relatif à la constitution civile du clergé. Enfin, en 1855, soutenant ses thèses en Sorbonne, il eut ce malheur, qu'une page de sa pénétrante étude sur Tibère suggérât à M. Nisard la phrase célèbre: «Il y a deux morales», phrase qui dépassait assurément la pensée de M. Nisard et que celui-ci aurait bien voulu n'avoir pas prononcée tout à fait ainsi, mais que M. Duruy, avec une incorruptible fidélité de mémoire, se souvint d'avoir entendue.