Qu'il y ait «deux morales», il l'avait cru à son heure, le prince aux yeux troubles et aux pensées vagues qui allait faire une des meilleures actions de son règne en élevant au premier rang le professeur du lycée Saint-Louis. La théorie des deux morales, c'est-à-dire, pour parler net, le privilège accordé aux souverains et aux hommes d'État de manquer à la morale dans un intérêt public ou qu'ils estiment tel, peut être également l'erreur volontaire et calculée d'un prince selon Machiavel—ou l'illusion d'un mystique, comme paraît avoir été ce mélancolique empereur au souvenir de qui trop de douleur s'attache pour que nous puissions, nous, le juger en toute liberté d'esprit, mais qui, au surplus, se trouverait sans doute suffisamment jugé, si l'on regarde sa fin, par le mot de Jocaste à Œdipe: «Malheureux! malheureux! je ne puis te donner un autre nom». Notez que, si la morale double est, en effet, dans la plupart des cas, l'invention commode et l'expression du scepticisme, elle se peut parfaitement allier avec la croyance en un Dieu qui se soucie de certains hommes, choisis par lui pour de grands desseins, au point de conclure avec eux, même en morale, des pactes spéciaux. Il est à remarquer que, dès sa seconde entrevue avec M. Duruy, l'empereur Napoléon III ait soutenu contre lui la théorie des «hommes providentiels», exposée dans la préface de la Vie de César. Évidemment, c'était là une de ses pensées habituelles et chères. M. Duruy la combattit avec une respectueuse vigueur; mais l'empereur ne se rendit point et maintint le passage, ainsi qu'un autre où il expliquait qu'en certains cas on peut légitimement violer la légalité. «On fait quelquefois ces choses-là, avait dit M. Duruy, mais il vaut mieux ne pas les rappeler.»
L'empereur souffrait ces franchises, et n'en pensait—ou n'en songeait pas moins; car il me paraît avoir songé sa vie plus qu'il ne l'a vécue. L'épopée de son oncle, l'étrangeté merveilleuse de sa propre aventure, lui étaient une sorte d'opium, d'autant mieux qu'il avait été extraordinairement servi par les circonstances, qu'on avait beaucoup agi pour lui et qu'il avait passé d'une extrémité de fortune à l'autre sans être proprement un homme d'action. Les yeux toujours à demi clos, il ruminait confusément l'affranchissement des nationalités, l'établissement d'une démocratie un peu socialiste et pourtant césarienne et, par là, l'achèvement historique de la Révolution française: grands desseins dont les moyens d'exécution se précisaient mal dans son imagination de doux fataliste qui, ébloui par un destin prodigieux dont il était l'heureux jouet et dont il se croyait le héros, comptait indolemment sur la vertu de son étoile. Il fut de ceux dont on peut dire qu'ils sont meilleurs qu'une partie de leurs actes, parce que ses actes furent rarement siens ou que rarement il y fut tout entier. Il vécut ainsi dans une brume de rêve—qui, vers la fin, s'ensanglanta.
M. Duruy rêvait peu, avait l'esprit net, était actif, croyait à une seule morale, ne se sentait point providentiel. Comment plut-il à l'empereur? Ceci n'est point un mystère, puisque les hommes s'attirent également par leurs contrastes et par leurs ressemblances. L'empereur aima donc cette netteté, cette précision, ce sens pratique dont il était lui-même si mal pourvu. Il aima aussi cette probité, cette franchise, cette gravité douce. Il trouvait d'ailleurs en M. Duruy (je cite ici M. Ernest Lavisse) «le sincère sentiment démocratique, la générosité d'instincts, la foi aux idées, le patriotisme idéaliste qui étaient en lui-même, et le même amour philosophique de l'humanité». Enfin—et je suis tenté de dire surtout,—l'auteur de la Vie de César aima l'historien attitré de Rome, de cette Rome dont la période impériale, bienfaisante du moins pendant un siècle, sous Auguste, puis sous les Antonins, occupait l'imagination du neveu de Napoléon Ier, lui présentait à la fois son idéal et son apologie. C'est en lisant le second volume de l'Histoire des Romains, où déjà Caïus Gracchus, si sympathique, semble une ébauche de Jules César, qu'il lui prit envie de connaître M. Victor Duruy.
Il le vit, et tout de suite ces deux hommes s'entendirent. M. Duruy ne dissimula point sa grande liberté quant aux choses de la politique. Sous le gouvernement de Juillet, il avait été de l'opposition modérée. En 1848, il n'avait pas cru qu'une république se fondât en plantant des arbres, et, le ministre Carnot ayant voulu le nommer «lecteur du peuple», il avait refusé cette fonction vague et idyllique. Il n'avait jamais été ni tout à fait pour les gouvernements qui s'étaient succédé, ni entièrement contre, étant vraiment un sage et d'un parti fort supérieur à tous les partis, celui de la raison. Il disait lui-même qu'il n'avait jamais crié ni «Vive la République», ni «Vive la Monarchie», ou «Vive le Roi», ni «Vive l'Empereur». Nullement indifférent pour cela, ou pusillanime. La haine du désordre républicain ne l'avait point jeté dans la réaction; il avait voté le 10 décembre 1848 pour le général Cavaignac; et aux plébiscites qui suivirent le coup d'État de décembre 1831, il avait voté non. Il expliqua ces votes à l'Empereur, qui lui assura qu'il les comprenait fort bien. L'empereur le prit comme il était. Cela fait honneur à tous deux.
En février 1861, M. Duruy était nommé maître de conférences à l'École normale et inspecteur de l'Académie de Paris; en février 1862, inspecteur général; la même année, professeur d'histoire à l'École polytechnique. Il avait passé la cinquantaine, était d'un mérite reconnu, et l'un des professeurs les plus en vue de l'Université. Son avancement ne parut anormal à personne dans sa rapidité tardive.
Or, le 23 juin 1862, étant à Moulins en tournée d'inspection, une dépêche lui apprit qu'il était nommé ministre de l'Instruction publique. Il vit le lendemain l'empereur, qui lui dit simplement: «Ça ira bien.» Et ça alla très bien.
Le nouveau ministre conçut sa tâche dans toute son étendue. Il reprit, très franchement, l'œuvre ébauchée par la Convention nationale. Il était lui-même, par sa foi philosophique et sa conception de la cité, un Français de la Révolution, mais muni d'expérience historique, et de prudence et d'obstination romaines: quelque chose comme un idéologue pratique (je vous prie de donner au premier de ces deux mots son plus beau sens). Il se dit que depuis un demi-siècle, la classe dirigeante, par égoïsme ou par hypocrisie, avait trahi sa mission d'une façon générale en limitant à elle-même le bienfait de la Révolution d'où elle était née, et particulièrement en laissant languir l'enseignement public. Il se dit que l'égalité des droits, récemment achevée par le suffrage universel, comportant pour tous plus de devoirs, réclamait aussi pour tous plus de lumières. Il se dit encore que l'accession possible de tous au pouvoir avait pour naturel corollaire l'accession possible de tous à la science, et à tous les degrés de la science. Il considéra que, la Révolution étant rationaliste dans son essence, l'encouragement et la propagation de la science devaient être un des principaux soucis d'une société issue de la Révolution. Et, d'autre part, historien averti par l'étude des réalités, il comprit que l'enseignement doit être quelque chose de souple et de varié dans ses formes et qui s'applique aux catégories les plus diverses d'aptitudes, de besoins ou de conditions. Et il comprit aussi que l'enseignement supérieur, plus qu'à tout autre régime, importe au démocratique, lequel est plus visiblement fondé sur la raison; que d'ailleurs tous les ordres d'enseignement se tiennent secrètement et influent les uns sur les autres, soit que l'ordre supérieur fasse descendre dans les autres son esprit et leur fournisse leurs méthodes, soit qu'il se recrute continuellement et se renouvelle en eux, par la facilité offerte à tous ceux que ces méthodes ont éveillés de s'élever à un degré plus haut de la connaissance. Organiser l'enseignement, ce fut donc pour M. Duruy organiser à la fois tous les enseignements.
Quelques semaines après son entrée au ministère, il exposait son plan à l'empereur dans une lettre confidentielle.
«Sire, écrivait-il, il y a vingt ans on se méfiait de la démocratie, et cette méfiance, que 1848 a augmentée, s'est maintenue dans la loi. Les hommes qui ne voulaient pas de l'adjonction des capacités peuvent encore se réjouir en voyant la faiblesse de nos écoles primaires.»—Et c'est pourquoi il posa tout au moins le principe de l'obligation et de la gratuité, car «dans un pays de suffrage universel, l'enseignement primaire obligatoire, étant pour la société un devoir et un profit, doit être payé par la communauté». Il étendit la gratuité, amena même plus de six mille communes à voter la gratuité absolue, créa dix mille écoles nouvelles; fonda les cours d'adultes, les bibliothèques scolaires, la caisse des écoles; réforma les études dans les écoles normales d'instituteurs; essaya d'accommoder l'enseignement aux milieux et aux régions; introduisit des notions industrielles dans les écoles de villes, agricoles dans les écoles de campagne; mit un peu de maternité dans les salles d'asile; améliora notablement les traitements des instituteurs et des institutrices... Je m'arrête avant la fin de l'énumération et vous prie de considérer, Messieurs, que ce n'est point ma faute si l'abondance des œuvres de M. Duruy me condamne à la brièveté des indications et à la sécheresse des nomenclatures.
Dans la même lettre, au sujet des treize millions de citoyens occupés par l'industrie et le commerce, M. Duruy écrivait: «L'enseignement qu'il faut créer pour eux ne devra pas être purement technique ni étroitement préparatoire au métier, mais il dirigera vers le métier. L'industrie moderne vit autant de science et d'art que de procédés traditionnels: travaillons donc à développer l'esprit, à épurer le goût de nos futurs industriels».—Et c'est pourquoi il transforma les collèges classiques des petites villes en «collèges spéciaux», et surtout il constitua cet «enseignement moderne», si évidemment nécessaire dans notre démocratie, et dont on arrivera, espérons-le, à trouver la forme convenable.