Les bons esprits se méfient; ils sont tentés de croire que «tout a été dit depuis qu'il y a des hommes et qui pensent.» Ils ont la manie de reconnaître des choses très anciennes dans ce qu'on leur présente comme nouveau. Pour eux, Ibsen et Tolstoï sont déjà dans George Sand; tout le romantisme est déjà dans Corneille; tout le réalisme dans Gil Blas; tout le sentiment de la nature dans les poètes de la Renaissance et, par delà, dans les poètes anciens; tout le théâtre dans l'Orestie, et tout le roman dans l'Odyssée. Ils disent à chaque invention prétendue:
«À quoi bon? nous avions cela.» Les snobs, plus crédules, se trouvent parfois être plus clairvoyants, sans bien savoir pourquoi. Presque tous les snobismes que je vous ai énumérés furent les auxiliaires agités et ahuris d'entreprises finalement intéressantes. Une histoire du snobisme se rencontrerait sur bien des points avec l'histoire des évolutions de la littérature et de l'art.
Il y a plus. J'ai dit que ce qui distingue les snobs des autres esprits soumis et dépourvus d'originalité, c'est qu'ils ont la docilité vaniteuse et bruyante. Hélas! cela les en distingue-t-il en effet? On peut mettre de la vanité et de la suffisance, même dans la soumission au passé, même dans le culte de la tradition, même dans la routine. On est tout aussi fier de défendre l'immobilité que de pousser au progrès, et l'on s'en fait pareillement accroire dans l'un et dans l'autre cas. En somme, tradition ou progrès, l'une ne s'établit et l'autre ne se détermine que par la docilité et la crédulité des esprits subalternes, et par la suggestion qu'exercent sur eux quelques esprits supérieurs autour desquels se rangent, en deux camps, les snobs de la nouveauté et les snobs de l'habitude, diversement, mais également dociles, et satisfaits de l'être.
Cela est fort bon. On s'en aperçoit quand on essaie d'être sincère avec soi-même et de juger vraiment par soi. On découvre que quelques-unes de nos plus grandes admirations nous ont été imposées; que ce qui nous fait le plus de plaisir ou le plus de bien, ce ne sont pas toujours les œuvres reconnues et consacrées, mais tel livre moins célèbre, qui nous parle de plus près et pénètre en nous plus avant... Or, si chacun faisait ainsi, quel désordre! quelle anarchie! Il n'y aurait pas d'histoire littéraire possible, ni même concevable, si la multitude n'en croyait quelques-uns sur parole.
Enfin, cette suggestion que les conducteurs des esprits et, si vous voulez, les critiques dignes de ce nom exercent sur le vulgaire, ils l'exercent souvent aussi sur eux-mêmes. Oui, il y a dans la critique une grande part d'auto-suggestion et, je dirai presque, d'auto-snobisme. L'homme est ainsi fait qu'il tire vanité de ses admirations: il se pique d'admirer pour des raisons qui lui appartiennent, et il s'admire alors lui même d'admirer avec tant d'originalité. Par là, le critique même le plus loyal est conduit à s'exagérer ce qu'il sent de beauté dans un écrivain, et presque à l'inventer. Dogmatiste ou impressionniste, il a volontiers des jugements qui ressemblent à des défis, et dont il se sait d'autant plus de gré. Nisard en a aussi bien que Taine, pour ne nommer que des morts. Tout critique est, plus ou moins, sa propre dupe, la dupe de ses théories et de ses idées générales, qui faussent à son insu ses jugements particuliers. Tout critique affecte de voir à certains moments et finit par voir dans un ouvrage ce que les autres n'y voient pas, et pourrait dire comme Philaminte:
Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble,
Mais j'entends là-dessous un million de mots.
Ainsi les snobs du commun ont pour guides des façons de snobs inventifs et supérieurs; et, au point où nous sommes parvenus, le snobisme ne nous apparaît plus que comme un des noms particuliers de l'universelle illusion par laquelle l'humanité dure et semble même marcher.
Voilà les snobs vengés, j'imagine. Ils pullulent à l'heure qu'il est, et c'est plutôt bon signe, si cela veut dire que rarement autant de gens se sont intéressés à l'art et à la littérature. La floraison du snobisme prouve, non pas la santé, mais l'abondance et comme l'intensité de la production littéraire. Et c'est pourquoi je vous ai parlé des snobs avec aménité.[(Retour à la Table des Matières)]