Cet orgueil le sauve de la vanité, aussi sûrement que le ferait l'humilité elle-même. L'orgueil sait se passer d'autrui. L'étalage que Chateaubriand et Lamartine font de leur personne répugne à Vigny comme une prostitution. Et pourtant il les traite l'un et l'autre sans dureté: le sentiment qu'il a de «valoir» plus qu'eux lui permet l'indulgence.—Il ne parle presque jamais de lui; et, quand il en parle, il s'en excuse. «Vous avez remarqué un jour que je ne parlais jamais de moi. Mes amis me le reprochent souvent... Cette disposition native n'a fait que s'accroître pendant seize ans de vie à l'armée, où le silence est une consigne; cette coutume s'est accrue encore par un long séjour en Angleterre... Il en résulte qu'il y a sur mon caractère une enveloppe de taciturnité, qui fait que j'aime à parler des idées et des sentiments, jamais des personnes.» Et ailleurs: «Quand j'étais dans la Charente, d'où je vous écrivais souvent, je fus atteint de la fièvre typhoïde. Je souffris et fus guéri entre deux de vos lettres, sans vous le dire.» Il se tait comme le loup dans la Mort du Loup, et par le même sentiment.
Cet orgueil a chez lui les mêmes effets que la charité. Je ne dirai pas qu'il se soit tourné en bonté chez l'auteur de Moïse, mais il lui a communiqué la puissance d'agir pendant trente ans comme s'il eût été parfaitement bon. Pendant trente ans Vigny fut le garde-malade patient et assidu de sa femme, massive, paralytique, demi-aveugle et qui, nous dit M. de Ratisbonne, «née en Angleterre, avait oublié l'anglais et n'avait jamais réussi à apprendre le français, ce qui rendait la conversation assez difficile»; ne la quittant jamais, s'interdisant pour elle toute distraction, tout voyage, presque toute absence. Il fit tout son devoir,—précisément parce que c'était très difficile.
Cet orgueil s'amollit, se transforme en douceur pour la petite cousine. Il y a, dans le sentiment qu'elle lui inspire, de la tendresse, de l'amusement à regarder s'agiter une jolie forme, de la pitié et un imperceptible dédain. Il lui donne de bons conseils, qu'il sait qu'elle ne suivra pas. Il lui reproche paternellement ses lettres trop courtes et ses trop rares visites; et cependant il sait qu'elle ne peut lui donner que cela: un plaisir d' «apparition», le plaisir de la voir de temps en temps vivre sa vie gracieuse et inutile. Il l'aime un peu (quoique avec moins de gravité) comme il aime l'Éva de la Maison du Berger: pour se reposer de la contemplation des choses insensibles et immuables dans celle d'une créature éphémère, plus séduisante d'être fugitive,—et souffrante aussi, quoique frivole...
Tout de même, elle est bien étourdie, la petite cousine, bien inattentive au mal de son ami. Une fois, quelques mois avant sa mort, il s'en plaint: «Si j'ai gardé le silence après votre dernière lettre, c'est qu'il y a un si cruel contraste entre mes souffrances de l'âme et du corps et la légèreté cavalière de vos lettres, que je ne pouvais me décider à vous empêcher de jouir en paix de votre vie évaporée. Tous vos bals n'étaient pas dansés encore, je crois, et, quoi que vous en disiez, vous n'y preniez point de peine». À mesure qu'il souffre davantage et que la mort approche, il se détache de la jolie «apparition», et en reconnaît mieux l'inutilité. Il désire même ne plus la voir, sinon en passant. «... Si vous continuez à faire chaque jour vos trente visites nécessaires, indispensables, supposez-moi à Londres, et vous vous acquitterez de ces délicieux devoirs.» Ce qu'il attend d'elle, c'est, tout au plus, la dernière vision d'une forme agréable... Oui, sa mort sera bien la «Mort du Loup».
Dans son orgueil, enfin, il puise la force de supporter, avec une tenue parfaite, les longues tortures d'un cancer de l'estomac... «Puisqu'il faut vous parler de moi, sachez donc qu'il n'y a pas de martyre comparable au mien. Depuis deux ans, je ne suis pas sorti et je ne peux marcher, et j'ai toutes les nuits une insomnie qui me condamne à compter tous les coups de ma pendule...» Et, tandis que des cousines pieuses multiplient autour de lui «les amulettes, les médailles de la Vierge immaculée, et même de saintes amoureuses comme Mme de Chantal», et que «le pauvre archevêque de Paris» vient le voir, et aussi l'évêque d'Orléans, «au milieu des empressements exagérés de tant de monde... de médecins tout neufs qui ont fait des miracles, et de petits abbés qui en ont vu plusieurs dans la semaine», le comte de Vigny, convenable, souriant à ces zèles pieux, respectueux de tous les rites, mourait, sans croire à rien, avec une tranquillité farouche.
Sans croire à rien? Je me trompe. Voici la dernière ligne de sa dernière lettre à sa jeune parente: «Vous parlez beaucoup de croire et de croyants. Croyez en moi, avec une ferme foi». C'est-à-dire:—Croyez en mon orgueil, en cet orgueil sauveur par qui j'ai pu souvent agir comme si j'avais été un saint, et vivre héroïquement dans l'état de désespoir.[(Retour à la Table des Matières)]
J.-K. HUYSMANS
Rapproché de ses autres ouvrages, éclairé par eux et les éclairant, le dernier livre de M. Huysmans, En route, nous fait concevoir une aventure morale d'un rare intérêt: la transformation du naturalisme en mysticisme et la purification d'une âme par le dégoût.
J'appelle ici de ce mot très impropre de «naturalisme» le genre de littérature qui fut en faveur de 1875 à 1885, ou à peu près. Il se distingue expressément du réalisme. Car le réalisme est tranquille, simple et court; il n'ajoute pas à la laideur des choses; il n'en souffre pas; il ne saurait jamais en être excédé. Les vrais réalistes sont Hérondas, Pétrone, Alain Lesage. Leur disposition d'esprit est radicalement anti-chrétienne.
Mais il y avait sans doute un germe chrétien dans les furieux dégoûts qu'exprimaient les premiers livres de M. Huysmans. L'exactitude flamande des peintures y aboutissait à de soudains haut-le-cœur. Les sujets étaient si bas et la bassesse en était étalée avec un si sombre parti pris, l'auteur s'excitait dans une vision si méprisante, si inventrice de platitudes et d'ordures, que je me suis demandé jadis si cette vision n'était point un jeu d'art maladif et que j'ai suspecté la vérité des ces minutieuses nausées. Je vois bien aujourd'hui que je me trompais.