Non, il ne faut pas regretter ces publications, de plus en plus fréquentes, de la correspondance intime des écrivains illustres. L'immortalité de ces morts demeurerait, sans cela, quelque peu léthargique, car nous n'avons pas le loisir de relire leurs œuvres tous les matins. Si d'ailleurs ces lettres divulguées nous révèlent en eux des faiblesses et des erreurs que nous ne connaissions pas, et dont nous les savions seulement capables puisqu'ils furent des hommes, le mal n'est pas grand. Mais ils gagnent aussi quelquefois à nous être dévoilés tout entiers; et c'est singulièrement le cas pour Alfred de Vigny, comme vous le verrez par les Lettres que vient de publier la Revue des Deux Mondes.
Les jeunes gens en seront heureux, s'il est vrai que, parmi les poètes de la première génération dite «romantique», c'est lui qui les satisfait le plus. Cinq ou six fois du moins, Vigny a su inventer, pour les idées les plus profondes et les plus tristes, les plus beaux symboles et les mythes les plus émouvants, et fondre de telle sorte la pensée et l'image que les objets sensibles sont, chez lui, tout imprégnés d'âme, que la forme précise et rare y est suggestive de rêves infinis, et que ses vers, signifiant toujours au delà de ce qu'ils expriment, retentissent en nous longuement et délicieusement, y parachèvent leur sens et s'y égrènent en échos lents à mourir... Et c'est, comme vous savez, une poésie de cette espèce, plus libre seulement et plus fluide, mais pareillement évocatrice, que poursuivent les derniers venus de nos joueurs de flûte.
Or, nous sommes encore plus sûrs que ce grand poète fut aussi un héros, depuis que nous avons lu ses lettres intimes à sa petite parente.
«Intimes», oui, puisqu'il y découvre ou y laisse apercevoir souvent le fond même de sa pensée sur la vie. Familières, non pas. Vigny ne sait pas, ou ne veut pas être familier. Mais, justement, il est remarquable que ces lettres, adressées à une jeune cousine, d'humeur frivole, à ce qu'il semble, continuent, sous leur simplicité relative et leur demi-abandon, l'attitude morale qu'exprimaient Moïse, la Colère de Samson, le Christ aux Oliviers et la Maison du Berger, et attestent à la fois la sincérité et la profondeur de son pessimisme et l'efficacité merveilleuse de son orgueil.
Les idées de Vigny, vous les connaissez. Le monde est mauvais; l'injustice y règne, et la douleur; le monde comme il est serait une infamie si Dieu existait; la nature est insensible et cruelle; toute supériorité condamne à un plus grand malheur ceux qui en sont affligés... Donc il faut se taire, se résigner, demander à la nature non une consolation, mais un spectacle, avoir pitié de la vie—de très haut—sans jamais se plaindre pour son compte.
Ce pessimisme est absolu, assez simple en somme, original seulement par son intensité. Il se confondrait avec le nihilisme philosophique, n'étaient les conclusions (arbitraires, il faut le dire).
Ce qui est admirable, c'est que, portant dans son esprit cette négation et dans son cœur ce désespoir,—et croyant, dans le fond, à moins de choses encore qu'un Sainte-Beuve, si vous voulez, ou un Renan,—Alfred de Vigny ait fait toute sa vie, avec une exactitude attentive, les gestes de son rôle social: gentilhomme accompli; très bon officier; royaliste intransigeant; fidèle, sous Louis-Philippe, à la branche aînée; respectueux de la religion; homme du monde peu répandu, mais fort convenable en discours: de sorte que ceux de sa caste purent croire que, sauf dans ses vers (mais des vers, n'est-ce pas? ce n'est que de la littérature), le comte de Vigny fut vraiment des leurs.
Les lettres à la petite cousine nous apprennent quelque chose de plus. La vie d'Alfred de Vigny apparaît là comme un défi sublime. «La plus forte protestation contre le monde injuste et contre Dieu absent, c'est de m'appliquer à faire ce qui me permettra de m'estimer le plus. Moins le monde vaut, plus je vaudrai.» Ainsi raisonnait-il. Cela, sans l'ombre d'espérance. Sur le fondement de ce sentiment irréductible du devoir, Vigny aurait pu, comme d'autres, se rebâtir après coup toute une métaphysique encourageante. Il ne daigne; il est désolé à fond. Mais il veut valoir, pour lui-même et pour jouir solitairement de son propre prix. Et nous voyons dans ses lettres la magnifique fructification de cet orgueil.
C'est à cet orgueil, d'abord, qu'il doit sa conception, très aristocratique et presque sacerdotale, de la mission du poète. Et c'est cette conception qui lui donne la force de vivre à l'écart, dans sa «tour d'ivoire», de rechercher la gloire peut-être, jamais le succès ni la popularité, de n'écrire que pour dire quelque chose et, par suite, de n'imprimer que tous les dix ou vingt ans: irréprochable vie d'écrivain, et à laquelle on ne peut comparer que celle d'un Flaubert ou d'un Leconte de Lisle.