«Citoyens! citoyens! cherchez l'argent d'abord; la vertu, si vous avez le temps!» Voilà ce que répètent les hommes de Bourse entre les deux Janus. Tu as du cœur, des mœurs, de l'éloquence, de la probité. Par malheur, il te manque cinq ou six mille sesterces pour être chevalier: tu seras peuple. Mais les enfants chantent dans leurs rondes: «Tu seras roi, si tu fais bien.» «N'avoir rien à te reprocher, n'avoir jamais à pâlir d'une mauvaise action, que ce soit là ton inexpugnable citadelle.»
Et ceci encore:
«... Le poète n'est point avare ni cupide... Il se moque des pertes d'argent; il ne trahira point un ami; il ne dépouillera point un pupille. Il vit de fèves et de pain bis... Le poète façonne la bouche tendre et balbutiante des enfants; il défend leur oreille contre les propos grossiers; il forme leur cœur par de belles maximes; il leur enseigne l'humanité et la douceur... Il console le pauvre et celui qui souffre. Et c'est lui qui apprend aux jeunes gens et aux jeunes filles de belles prières.»
Serait-ce par hasard Chaulieu ou Désaugiers que vous rappellent ces passages, pris entre cent d'égale qualité, et dont j'ai affaibli, bien malgré moi, la beauté solide?
La malechance d'Horace, c'est d'avoir été, pour quelques chansons bachiques et quelques développements de philosophie bourgeoise, accaparé par les chansonniers et par les vieux messieurs des académies provinciales de jadis. Grâce à quoi, on l'a enfin pris lui-même tantôt pour un membre du Caveau et tantôt pour un vieux monsieur dans le genre du regretté Camille Doucet. Or cela est absurde, et jamais on ne vit maître plus différent des disciples qu'il eut à subir.
Car, d'abord, rien n'est moins «artiste» qu'un membre de la Lice chansonnière: et il se pourrait qu'Horace fût, dans ses vers lyriques, le plus purement artiste des poètes latins. Ses Odes sont, à la vérité, des odelettes parnassiennes. Savantes et serrées, d'une extrême beauté pittoresque et plastique, elles n'ont pas grand'chose de commun, à coup sûr, avec les chansons de Béranger. Et les vers des Satires et des Épîtres ne ressemblent guère davantage à ceux d'un Andrieux ou d'un Viennet. Ils rappelleraient plutôt, par la liberté et l'ingénieuse dislocation du rythme, les fantaisies prosodiques de Mardoche ou d'Albertus: je parle sérieusement. Joignez qu'Horace a, le premier, introduit dans la poésie latine les plus belles variétés de strophes grecques, sans compter certaines combinaisons de vers qui lui sont, je crois, personnelles. En sorte qu'il fait songer à Ronsard infiniment plus qu'à Boileau.
Secondement, il n'est pas d'animal plus timide ni plus esclave de la tradition qu'un chansonnier gaulois ou un retraité qui traduit Horace. Or le véritable Horace fut, en littérature, le plus hardi des révolutionnaires. Il traita les Ennius, les Lucilius et les Plaute comme Ronsard et ses amis traitèrent les Marot, les Saint-Gelais et les auteurs de «farces» et de «mystères». D'esprit plus libre, d'ailleurs, que les poètes de la Pléiade, Horace fut, à tort ou à raison, ce que nous appellerions aujourd'hui un enragé moderniste. O imitatores, servum pecus! et Nullius addictus jurare in verba magistri, sont des mots essentiellement horatiens.
Enfin, rien n'est plus plat ni plus borné que la sagesse d'un chansonnier bachique ou d'un rimeur de l'école du bon sens. Or, le véritable Horace a bien pu se qualifier lui-même, par boutade, de pourceau d'Épicure: vous savez que l'épicurisme n'est nullement la philosophie des refrains à boire; et celui d'Horace est, finalement, d'un stoïcien qui n'avoue pas. C'est que, chez les âmes bien situées, l'épicurisme et le stoïcisme, et généralement tous les systèmes, ont toujours abouti aux mêmes conclusions pratiques. On trouve dans Horace les plus fortes maximes de vie intérieure, de vie retirée et retranchée en soi, supérieure aux accidents, attachée au seul bien moral et l'embrassant uniquement pour sa beauté propre.—Soldat de Brutus, il accepta le principat d'Auguste par raison, par considération de l'intérêt public; mais il fut, ce semble, moins complaisant pour l'empereur et pour Mécène et sut beaucoup mieux défendre contre eux sa liberté et son quant-à-soi que le tendre Virgile. Ce fut un homme excellent, un fils exemplaire, un très fidèle ami,—et une âme ferme sous une tunique lâche et sous des dehors à la Sainte-Beuve.
Ce que j'en dis est, du reste, bien inutile. On n'en continuera pas moins, j'en ai peur, à le prendre pour un vulgaire «bon vivant» ou pour une espèce de vieil humaniste enclin aux amours ancillaires et à le confondre presque avec ceux qui, dans les provinces reculées, le traduisent encore en vers, sans y rien comprendre...[(Retour à la Table des Matières)]