On a dit:—Pourquoi nous révéler ces choses? Cette femme qui fut pendant quarante ans une épouse et une mère irréprochables, pourquoi nous livrer son douloureux secret? Laissons dormir les morts. Cette révélation n'a-t-elle pas quelque chose de sacrilège? Ne ressemble-t-elle pas à une trahison?—J'avoue ne pas comprendre ce scrupule ni cette indignation, où je trouve quelque chose de convenu et d'oratoire. Je ne les comprends pas, du moment que la postérité de Marceline est éteinte, et que nul vivant ne peut plus être atteint directement par la divulgation de la chute qu'elle fit en l'an 1808 ou 1809. Les morts n'ont de pudeur que celle que nous leur prêtons pour donner bonne opinion de notre délicatesse. Il leur est fort égal qu'on révèle même leurs crimes. Mais il ne s'agit, ici, de rien de tel. Nous savons maintenant que Marceline fut crédule et faible un jour, et qu'elle en souffrit abominablement toute sa vie; voilà tout. Nous n'irons pas nous en prévaloir contre elle ni en prendre sujet de la mépriser. Mais, mieux avertis, nous lirons mieux ses Élégies, et, sachant quelle triste réalité y est pleurée et que ce ne sont point là souffrances en idée ni sanglots de rêve, «nous irons de confiance», si je puis dire, et nous compatirons avec plus de sécurité aux beaux désespoirs de notre Sapho bourgeoise.

Donc Marceline Desbordes avait vingt-deux ans. Elle était comédienne et chanteuse au théâtre Feydeau; et c'est une profession qui met peu de garde-fous autour des jeunes personnes. Elle avait été sage jusque-là, mais aussi déjà très malheureuse, comme elle fut toute sa vie. Elle était follement sensible; elle avait un grand besoin d'être aimée,—et elle faisait des vers. Elle eut le malheur de tomber sur un homme «distingué.» Cela commença par un commerce de poésies et une amitié «littéraire.» Marceline se défendit un assez long temps. Elle était infiniment romanesque et dut faire beaucoup de cérémonies. Puis, un jour, elle céda. Son séducteur paraît l'avoir lâchée dès qu'il sut qu'elle allait être mère...

Quel était cet inconnu? L'éditeur de la Correspondance intime, M. Benjamin Rivière, ne le dit pas, et l'ignore peut-être. Mais M. Auguste Lacaussade, dans l'édition elzévirienne des Œuvres de Marceline, semble en savoir plus long qu'il n'en dit.

«Parmi les habitués du théâtre Feydeau, que charmait sa tenue décente autant que son jeu naturel, ne s'est-il pas trouvé un homme du monde, un lettré, un rimeur versé dans l'art d'Ovide, lequel, frappé et peut-être ému des rares aptitudes poétiques de la jeune artiste, sut tout de suite les apprécier et offrir des conseils accueillis avec une gratitude ingénue?»

Oui, c'était un «poète», au témoignage même de Marceline:

J'ai lu ces vers charmants où son âme respire.

Or, nous sommes en 1809. Mon Dieu, mon Dieu, si c'était Baour-Lormian, ou Esménard, ou Luce de Lancival? Ou bien, puisque M. Lacaussade nous parle d'un rimeur «versé dans l'art d'Ovide», n'y eut-il pas, à cette époque, un certain Saint-Ange qui traduisit en vers les Métamorphoses?... Mais non; Marceline écrit quelque part:

Ton nom! partout ton nom console mon oreille...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'écrire;
On ne peut m'appeler sans t'annoncer à moi,
Car depuis mon baptême il m'enlace avec toi.

Il s'agirait donc de trouver un littérateur du Premier Empire qui s'appelât, de son petit nom, Marcel, ou peut-être Marc. Mais je n'ai pas le temps ni les moyens de faire cette recherche. Et, d'ailleurs, c'était peut-être un simple «amateur», dont l'histoire littéraire n'a pas gardé le souvenir... Paix à la cendre de ce «mufle!»

Je dis mufle, car non seulement il abandonna la pauvre fille, mais il paraît l'avoir abandonnée hypocritement. Il la quitta sans rupture déclarée; il partit un beau jour, puis oublia de donner de ses nouvelles: